Silence. Pendant que nos tracteurs font la une ce matin, on voit ailleurs le corps d’un petit enfant, noyé, étendu au bord de l’eau, la tête dans la sable. « Somebody’s child », peut-on lire. « L’enfant de quelqu’un ». Ah, l’éternel ambiguïté de l’homme occidental, seul civilisé, aussi prompt à dégainer ses valeurs de liberté, égalité et fraternité mais ô combien attaché à son petit confort personnel, pendant qu’à côté de lui, on agonise. C’est tellement facile de parler, de rejeter tout cela sur la faute de l’inaction des gouvernements mais d’en être, au fond, tellement content.

« Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l’aveugle océan à jamais enfouis ! »

Et s’ils venaient chez nous, à quoi ressemblera NOTRE monde dans 10, 20, 30 ans ? Et s’il fallait simplement accepter de faire une croix sur le monde tel que nous le connaissons et l’avons connu, pour faire enfin preuve d’empathie et d’amour, ouvrir les bras et les frontières et être, finalement (!) en adéquation avec ce que nous avons toujours prôné ?

« L’ouragan de leur vie a pris toutes les pages
Et d’un souffle il a tout dispersé sur les flots !
Nul ne saura leur fin dans l’abîme plongée. »

Silence. Je n’entends personne. Je n’entends pas le BDS. Je n’entends pas la gauche. Je n’entends pas manifester. Je n’entends pas de bruit. Ah, si, celui des tracteurs sur le périphérique, celui du monde paysan qui gueule. Alors, certes, nous avons nos propres problèmes, familiaux, sociaux, conjugaux, rajoutez l’adjectif qui vous convient ou même tous à la fois. Mais cette catastrophe est bien plus grande, elle nous dépasse, elle traverse les frontières et elle transcende toutes nos valeurs.

« Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues !
Vous roulez à travers les sombres étendues,
Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus. »

Je l’admets, je suis attachée à mon petit confort. Au fond, je me dis que c’est une catastrophe, mais que tant que cela reste là bas, je peux encore fermer les yeux et vivre mon quotidien, la petite voix dans ma conscience étouffée par le bruit des tracteurs…

Je l’admets, j’ai aussi peur de ce déferlement d’expatriés, d’expropriés, de violés, de mutilés, de torturés, d’assassinés, de corps, de cadavres, de yeux noirs, ouverts, et vides. Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Repartiront-ils ? Peut être qu’ils me ramènent tous à ma propre histoire, celle de cette même juive errante petite-fille de rescapés de la shoah et porteuse d’une histoire lourde de silences et de non-dits, parce qu’il ne fallait pas en parler pour ne pas exciter le destin… Ces réfugiés sont un miroir dans lequel nous nous regardons et je n’en aime pas le reflet.

« Le corps se perd dans l’eau, le nom dans la mémoire.
Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire,
Sur le sombre océan jette le sombre oubli. »

Je ne parlerai pas de la faute de l’Europe, ni des intérêts des uns, des autres, de ceux-ci et de ceux-là qui en parallèle s’enrichissent, je parle de l’aspect humain. Ce terme n’a peut être plus aucun sens, ce que je dis n’est peut être même pas rationnel, car, malheureusement, depuis quand l’humanité a-t-elle été guidée par des principes humains… ?

Qu’importe, je ne cherche pas à être rationnelle ni raisonnée, car en voyant ces unes britanniques ce matin, j’ai pris une claque. J’ai vu l’horreur. J’ai vu mon fils. Ce n’était pas le mien, mais c’était le même, fils d’une autre. Il y a une mère quelque part en deuil qui n’a probablement plus aucun sens à sa vie.

« Et quand la tombe enfin a fermé leur paupière,
Rien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierre
Dans l’étroit cimetière où l’écho nous répond »

Est-elle chrétienne ? Musulmane ? Irakienne, Yézidie, Kurde, Syrienne ? Est-ce que cela a encore une quelconque importance ? Elle a magistralement et funestement échoué. Elle est peut être morte, et cet enfant était peut être seul. Qui connaîtra jamais son histoire, de toutes les façons ? Comment s’appelle-t-il ?

« O flots, que vous savez de lugubres histoires !
Flots profonds redoutés des mères à genoux !
Vous vous les racontez en montant les marées »

C’est Aylan Kurdi. 3 ans. Son frère et sa maman son morts aussi. Tant mieux. Car si Dieu a fait la femme suffisamment forte et toute puissante pour mettre des enfants au monde, il l’a laissée sans défense et dévastée quand la mort les fauche. Aylan, 3 ans, reste désespérément anonyme entre millions d’anonymes, un destin qui a chaviré aux portes de l’Europe, hermétique et sourde, parmi des millions d’autres destins chavirés dans ce silence absolu qui fait froid dans le dos. C’est Gavroche, mort, le nez dans le ruisseau. C’est la faute à… Rousseau.