Au moment même où notre peuple s’apprête à commémorer la mémoire des six millions des nôtres exterminés par l’Allemagne nazie, mes pensées sont dirigées vers la cause arménienne.

En effet, le 24 avril prochain, nos amis arméniens commémoreront, à leur tour,  le  centenaire du génocide dont ils furent directement victimes, essentiellement de 1915 à 1917,  génocide perpétré par le gouvernement dirigé par le parti Union et Progrès des «Jeunes Turcs».

Un million et demi d’hommes, de femmes et d’enfants sont exterminés.

Comment, nous Juifs, porteurs de tant de souffrance, pouvons-nous demeurer indifférents à celle des Arméniens?

Ce drame du début du 20e siècle, «le premier génocide du 20e siècle», selon les termes du Pape François le 12 avril 2015 devant une délégation de Patriarches arméniens, drame savamment planifié et exécuté avec la plus grande des cruautés par Talaat Pacha, Djemal Pacha et Enver Pacha, est autant le nôtre que le leur. Pourquoi cette cause est-elle nôtre? En quoi l’indicible catastrophe de la Shoah dont nous fûmes les victimes nous contraint-il à reconnaître explicitement le drame des Arméniens?

La Shoah n’aurait probablement pas eu lieu, ou du moins n’aurait point connu les dimensions que nous lui connaissons, si les Nations s’étaient manifestées et étaient intervenues en leur temps en faveur des Arméniens.

Cependant, elles choisissent le silence. L’ambassadeur des Etats-Unis Henry Morgenthau, alors en poste en Turquie, au fait du massacre perpétré contre des Arméniens, ne manquera point d’en référer à ses supérieurs hiérarchiques. Silence.

Plus tard, Henry Morgenthau, qui accède à la haute fonction de Secrétaire au Trésor de Roosevelt, crée le War Refugee Board visant à sauver les Juifs  des griffes nazies. A peine 200 000 juifs seront sauvés.  Le silence des Nations est la cause essentielle du crime perpétré envers les deux communautés, chrétienne arménienne et juive d’Europe.

C’est parce que les Nations du monde occidental se sont tues, malgré tous les avertissements, sur l’extermination du peuple arménien, qu’Hitler a pu oser concevoir  et programmer en toute impunité  la «Solution finale» sur les Juifs abandonnés à leur triste sort, et ce, bien avant la conférence d’Evian qui tentera vainement de trouver une patrie d’accueil pour les centaines de milliers de réfugiés jetés sur les routes.

L’on prête à Hitler ces propos tenus à Goering en 1939: «Qui encore aujourd’hui, se souvient de l’extermination des Arméniens»?

Le silence face au génocide, comme l’enseigne Elie Wiesel, est pire que le crime car encourageant ce dernier, il «légitime» les exactions pratiquées sur les victimes:

«Nous devons prendre parti. La neutralité aide l’oppresseur, jamais la victime. Le silence encourage le persécuteur, jamais le torturé.»

Aujourd’hui, Jour de la Shoah et de l’héroïsme en Israël, nous  ne devons pas oublier que notre devoir est avant tout d’ordre moral.  Le flagrant déni de justice que subissent les Arméniens, s’il est reconnu d’ores et déjà par nombre d’instances internationales, n’est toujours pas officiellement reconnu par l’Etat d’Israël.

Aujourd’hui comme hier, le poids des relations économiques avec la Turquie pèse lourd en contrepoids de la reconnaissance de ce qui servit d’exemple à Hitler, lui qui reprit point par point toutes les étapes du génocide arménien et les appliqua aux minorités qui entravaient l’hégémonie de la race aryenne, supposée supérieure, exactement comme les jeunes Turcs supprimèrent toutes les minorités qui entravaient l’hégémonie de la race turque (Les Grecs ont été exilés, les Assyriens massacrés et les Arméniens, exterminés) [1]

Comment pourrions-nous, nous Juifs Israéliens, garder le  silence? Le peuple juif  a recouvré sa liberté et sa dignité, grâce à la courageuse reconnaissance du peuple allemand des crimes perpétrés par les Nazis et leurs acolytes.

Il est donc de notre devoir de lutter particulièrement contre le négationnisme d’état qui sévit en Turquie et est exporté partout où vivent des Arméniens dans le monde.

Le combat contre toute forme de tyrannie réside essentiellement dans le courage de celles et de ceux qui, sans peur,  oseront briser le silence et reconnaître haut et fort le mal et la barbarie des hommes.

———————————————————————————————-[1]  Selon les termes de Yeriche, de l’association Nord Seround à Paris, s’exprimant lors d’une journée commémorative de l’Aghet arménien à Paris en 2011.