L’historien israélien Shlomo Sand est connu pour la publication de trois best-sellers, qui pourraient être surnommés les « Evangiles de l’antisionisme ».

Dans le premier, Comment le peuple juif fut inventé (2008), Sand nie l’origine commune du peuple juif, mettant en avant l’importance des conversions dans la constitution des populations de confession juive.

Les études de génétique des populations ont montré qu’il avait tort et que le Moyen Orient est bien l’origine commune des populations juives sépharade et askhénaze.

Encouragé néanmoins par le succès de son premier ouvrage, qui nie le départ du peuple juif de Palestine, Sand tente logiquement dans son deuxième ouvrage, intitulé Comment la terre d’Israël fut inventée (2012), de réfuter la nécessité d’un retour de ce peuple en Palestine.

Dans le dernier volet de sa trilogie, Comment j’ai cessé d’être juif, Sand explique qu’il « souhaite démissionner et cesser de se considérer comme juif », car il « supporte mal que les lois israéliennes lui imposent l’appartenance à une ethnie fictive ».

Après avoir contesté l’existence des Juifs et celle d’Israël, de même que sa propre judaïté, on aurait pu s’attendre à ce que Shlomo Sand parachève le désaveu en se retirant à Paris, Londres ou Genève pour jouir de ses droits d’auteur plantureux, en attendant qu’Israël disparaisse et rende leur terre aux Palestiniens.

C’est assurément ce que peuvent fantasmer les admirateurs qui l’invitent à des tournées de conférences continues dans le monde entier. Or ce n’est pas du tout le point de vue de Shlomo Sand, comme il l’a expliqué lors d’une conférence à Londres en octobre 2014 (*).

Shlomo Sand est israélien et il entend bien le rester. « Je suis né en Israël et j’y ai grandi ; ma culture est israélienne ». N’a-t-il pas l’intention de céder la place aux Palestiniens, au nom du fameux « droit au retour » ? Pas question, car cela reviendrait à nier l’existence de l’Etat d’Israël.

Sand s’oppose au nationalisme palestinien autant qu’au nationalisme israélien. Le « peuple juif » est une invention ? Idem pour le « peuple palestinien », qui n’existe que par réaction au sionisme.

La guerre d’indépendance d’Israël de 1948 ressemble aux autres guerres des années 1940 qui ont abouti à l’expulsion de minorités. Comme la plupart des Israéliens, Sand critique les pays arabes qui maintiennent, depuis trois générations, les populations expulsées dans un statut de réfugiés supposé leur donner un droit au retour.

« Je vous aimais bien jusqu’à ce que vous disiez cela », lui a fait savoir une auditrice anglo-palestinienne de sa conférence. J’aurais tendance à dire l’inverse. Je n’aimais pas Sand jusqu’à ce qu’il dise cela. Je pensais qu’il s’agissait d’un opportuniste visant à détruire la légitimité d’Israël. Au contraire, Sand considère que cette légitimité n’a pas besoin de prétexte religieux ou nationaliste.

Quel est alors exactement l’objet des critiques de Sand à l’égard
d’Israël ? Sand se définit comme athée total et antiraciste. Il considère que l’on ne peut être juif que par religion, ou par nationalisme (ou les deux). Autrement on n’est pas juif.

Ce qui n’empêche pas d’être un citoyen israélien et de réclamer, au nom d’une morale universelle, un Etat laïc et débarrassé de tout racisme. Son point de vue n’a donc rien d’anti-israélien ; c’est une critique progressiste : Israël peut devenir meilleur en étant moins juif.

Sand dénonce d’ailleurs les critiques des juifs antisionistes vivant à l’extérieur d’Israël, qui se donnent le privilège d’intervenir dans des décisions concernant le sort de ce pays.

Leur identité juive fictive ne leur donne aucun droit ou obligation particuliers à formuler ces critiques. Cette identité n’existe que par la relation artificielle qu’ils entretiennent avec Israël, sous forme de soutien ou de désaveu. Quant à la filiation génétique, même si elle est avérée, elle n’intéresse que les racistes (comme les antisémites).

Pour lever tout malentendu, le dernier livre de Shlomo Sand se termine par une citation de Théodore Herzl : « Si vous le voulez, ce ne sera pas qu’une légende ». On peut donc s’attendre à ce que ses tournées de conférence se ralentissent et qu’il puisse profiter tranquillement de ses droits d’auteur… en Israël.

(*) Anshel Pfeffer, « No different from the goyim », Haaretz, 14 novembre 2014.