Cet article a été publié en mars 2008 par le site Le Monde, et reste toujours d’actualité.

S’il est un homme qui illustre l’amitié vieille et sans cesse renouvelée entre la France et Israël, c’est, sans aucun doute, le président de l’Etat d’Israël, Shimon Peres. Il est probable que bien des écueils auraient pu être évités si les Israéliens avaient ajouté du cartésianisme à leur raisonnement, et si les Français avaient mis plus de bonne volonté à comprendre la situation complexe de l’Etat juif.

Il est possible que cela tienne au fait que le peuple français et le peuple israélien ont une vision universelle d’eux-mêmes. Ils ont fondé leur nation sur une idée – la Révolution de 1789 pour la France, le sionisme pour Israël.

Pour mieux comprendre encore cette longue relation entre les deux nations, souvenons-nous des déclarations de deux ministres français des affaires étrangères – celle de Chateaubriand, en 1811 : « Ce peuple…. a assisté dix-sept fois à la ruine de Jérusalem, et rien ne peut le décourager ; rien ne peut l’empêcher de tourner ses regards vers Sion », et celle de Lamartine, en 1835 : « Cette terre, réorganisée par une nouvelle nation juive, mise en valeur par des mains intelligentes, serait à nouveau la Terre promise de jadis, si la Providence la rendait à son peuple, et si le courant des événements mondiaux lui apportait la paix et la liberté. »

Rien ne prédisposait Shimon Peres à la civilisation française. Mais, très proche collaborateur de David Ben Gurion, il se trouva obligé d’apprendre le français et tomba amoureux de la culture française et de Paris, cette capitale qu’il découvrit en 1946 et qu’il aime à chanter, comme Yves Montand, à qui le liait une vieille et fidèle amitié.

Une ville où il se plaît à aller sur les traces du correspondant viennois de la Neue Freie Press, Theodor Herzl, le fondateur du sionisme politique, ou à la recherche d’Eliezer Ben Yehuda, le père de l’hébreu moderne. Il est intéressant de constater que ces penseurs sionistes ont forgé dans les bistrots du Quartier latin l’idéologie qui allait bouleverser l’avenir du peuple juif.

Depuis 1953, Shimon Peres a su, à force de travail et de talent, trouver les moyens qui lui ont permis de « confondre les allées du pouvoir de la IVe République et les traverses de la Knesset ». Le général de Gaulle ne l’oubliera pas, rappelant à David Ben Gurion : « Vous savez certainement ce que fait M. Peres le jour. Moi, je sais ce qu’il fait la nuit. » Il est vrai que le président de l’Etat d’Israël n’oubliera pas sa rencontre avec l’économiste Georges Elgozy – conseiller d’Edgar Faure -, de même que le soutien de Maurice Bourgès-Maunoury et Abel Thomas, de Christian Pinaut et Guy Mollet, de Pierre Mendès France et du général Koenig, ainsi que de nombreux résistants français.

Tous ces hommes ont répondu aux demandes israéliennes : entre 1953 et 1967, la France a aidé le jeune Etat d’Israël plus qu’aucun autre pays, à un moment où il en avait le plus besoin. Elle fut le premier fournisseur en moyens de défense pour l’Etat juif naissant, bien plus que les Etats-Unis.
Il convient aussi de rappeler le toast que le général de Gaulle a porté à Paris, en 1961, à Ben Gurion : « Israël, notre ami, notre allié » ; le discours du président François Mitterrand à la Knesset, à Jérusalem, en 1982 : « Oui, le peuple français est l’ami du peuple d’Israël », et enfin le discours du président Nicolas Sarkozy, au dîner du CRIF, insistant sur la solide relation franco-israélienne.

Shimon Peres a toujours trouvé le temps de rencontrer des intellectuels et des écrivains. Passionné par Fernand Braudel et Claude Lévi-Strauss, il est toujours au courant de l’activité intellectuelle en France. Ajoutons à sa francophilie son désir de voir Israël faire partie de la grande famille des pays francophones : c’est ainsi qu’en 1993 il déposa le dossier d’admission d’Israël à l’Organisation internationale de la francophonie.

L’une des règles, incompréhensible et obsolète, de cet organisme étant celle de l’unanimité, Israël à ce jour ne fait pas partie de cette institution internationale. Souhaitons que l’appel pour l’admission d’Israël, signé par les candidats – dont le président Sarkozy – à la veille de l’élection de mai 2007, se transforme en réalité.

Durant sa visite officielle en France, Shimon Peres rencontrera la communauté juive, la première d’Europe, qui entretient une relation quasi charnelle avec l’Etat d’Israël. Rappelons-le, la France a été le premier pays à « émanciper » les juifs en 1791, dans le sillage de la Révolution française ; même si l’affaire Dreyfus a divisé la société française, ce fut surtout la victoire de la liberté ; en dépit des crimes impardonnables commis par le régime de Vichy, c’est en France que la proportion la plus élevée (75 %) de la communauté juive a échappé à la Shoah, principalement grâce à l’action de Justes français, dont un grand nombre sont honorés à Yad Vachem, à Jérusalem. Enfin, en 2007, dans la crypte du Panthéon, a été dévoilée une inscription : « Hommage de la nation aux Justes de France » lors d’une cérémonie présidée par le président Chirac et Simone Veil.

Aujourd’hui, Peres arrive à Paris, au moment où le président Sarkozy peaufine un projet important, celui de l’Union pour la Méditerranée. Il sera en total accord avec Shimon Peres, car les deux hommes ont compris que l’intérêt d’Israël, y compris sur le plan de la sécurité, est d’accepter l’existence d’une patrie palestinienne démocratique et prospère. La majorité des Israéliens accepte le partage et désire que les deux peuples vivent côte à côte. Israël faisant partie de la Méditerranée, les politiques d’Israël et de la France se rejoignent, et c’est sur cette amitié qu’il faudra construire l’avenir.

En y contribuant, la France jouera un rôle original et retrouvera l’influence qu’elle n’aurait jamais dû perdre. Car, comme le dit Shimon Peres lui-même dans Combat pour la paix (Fayard, 1995), « la mer Méditerranée peut une fois encore en venir à représenter ce qu’elle avait été à l’aube de l’histoire : un berceau de la culture, un sentier de vie et un horizon d’espoir ».