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Shas : de la révolte séfarade aux contradictions du pouvoir

Le chef du parti Shas, Aryeh Deri, assistant à une séance plénière de la Knesset et au vote d’un projet de loi visant à séparer les fonctions et les pouvoirs du procureur général, le 15 juillet 2026. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Le chef du parti Shas, Aryeh Deri, assistant à une séance plénière de la Knesset et au vote d’un projet de loi visant à séparer les fonctions et les pouvoirs du procureur général, le 15 juillet 2026. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

À l’approche des élections israéliennes d’octobre 2026, Shas reste l’un des partis les plus singuliers du paysage politique israélien. Aryeh Deri en est depuis longtemps le visage, mais réduire Shas à son dirigeant serait manquer l’essentiel. Car Shas — acronyme hébreu de Shomrei Torah Sfaradim, « les Gardiens de la Torah séfarades » — est à la fois un parti religieux, un mouvement social, un réseau éducatif et communautaire, et l’expression politique d’une identité séfarade longtemps marginalisée.

Depuis sa création en 1984, le parti a accompli quelque chose de rare : donner une représentation autonome et durable à une population qui avait longtemps le sentiment de ne pas être pleinement reconnue dans l’État. Parti de quatre sièges à sa naissance, Shas a culminé à dix-sept députés en 1999 et en comptait encore onze en 2022.

Mais plus de quarante ans après sa naissance, une question s’impose : Shas est-il encore le grand mouvement d’émancipation séfarade qu’il prétend incarner, ou est-il devenu principalement un parti sectoriel chargé de défendre les intérêts du monde ultra-orthodoxe séfarade ?

Une révolution séfarade

Pour comprendre Shas, il faut revenir à l’Israël des premières décennies. Une grande partie des Juifs originaires d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient avait alors le sentiment d’avoir payé un prix élevé pour son intégration. Leurs traditions étaient souvent regardées avec condescendance par les élites ashkénazes, laïques comme religieuses, tandis que le modèle lituanien dominait largement jusque dans les grandes institutions de Torah.

Shas fut une réponse à cette frustration.

Sous l’autorité du rabbin Ovadia Yossef, le parti affirma que le judaïsme séfarade n’avait aucune raison de se vivre comme une tradition secondaire : il possédait ses maîtres, sa jurisprudence et sa propre légitimité.

Rabbi Ovadia Yossef à Jerusalem, septembre 2012 (Crédit : Flash90)

Pour ses électeurs, Shas n’a donc pas seulement obtenu des sièges à la Knesset. Il a rendu une dignité. Dans les villes de développement et les quartiers populaires, des citoyens longtemps éloignés des centres de décision ont vu apparaître des représentants parlant leur langage social, religieux et culturel.

Cette réussite historique est difficilement contestable.

Bien plus qu’un parti ultra-orthodoxe

L’erreur la plus fréquente consiste à classer Shas dans la même catégorie que Yahadout HaTorah, qui représente essentiellement le monde ultra-orthodoxe ashkénaze.

Sociologiquement, les deux partis sont pourtant très différents.

Shas s’appuie certes sur un noyau haredi séfarade, mais son électorat dépasse largement ce milieu. Il comprend de nombreux Juifs traditionnels, pratiquants sans être ultra-orthodoxes, qui travaillent, servent dans l’armée et vivent pleinement dans la société israélienne.

Shas possède ainsi un pied dans le monde haredi et un autre dans l’Israël traditionnel populaire. Il représente non seulement un mode de vie religieux, mais aussi une mémoire et une appartenance. Cela explique notamment pourquoi une partie importante de son électorat entretient avec l’État, l’armée et l’identité nationale une relation sensiblement différente de celle du monde haredi ashkénaze.

Shas n’est d’ailleurs pas né comme un parti idéologique de la droite territoriale. Sous Ovadia Yossef, des concessions territoriales pouvaient être envisagées si elles permettaient réellement de sauver des vies. Son ancrage à droite s’est construit progressivement, par sa sociologie, son conservatisme culturel et son alliance durable avec le Likoud.

Une formidable machine communautaire

L’une des grandes réussites de Shas est d’avoir compris que la représentation électorale ne suffisait pas. Le mouvement a créé un vaste réseau d’écoles et d’organisations sociales — au premier rang desquelles El Hama’ayan — qui a joué un rôle majeur dans la reconstruction d’une identité séfarade religieuse autonome.

Ses détracteurs parlent de clientélisme ; ses défenseurs de solidarité communautaire.

Les deux lectures contiennent une part de vérité.

Il serait trop simple de considérer comme illégitime chaque budget obtenu pour les institutions représentées par Shas. Toutes les formations politiques défendent les populations qui les élisent. Mais il serait tout aussi naïf d’ignorer que cette proximité entre pouvoir politique, institutions religieuses et aide sociale contribue à fidéliser un électorat en partie dépendant du système que Shas a lui-même construit.

Protéger les pauvres ou leur permettre d’en sortir ?

C’est ici qu’apparaît l’une des questions les plus embarrassantes pour le parti.

Shas est né au nom de populations défavorisées. Mais après quatre décennies de présence presque constante dans les gouvernements israéliens, il est légitime de s’interroger sur son bilan en matière de mobilité sociale.

Le parti s’est battu avec constance pour les allocations familiales et le soutien aux familles nombreuses. Ces combats peuvent parfaitement se défendre. Mais protéger les plus pauvres n’est pas nécessairement leur donner les moyens de sortir de la pauvreté.

Un mouvement d’émancipation ne devrait-il pas également permettre à ses enfants d’accéder pleinement aux mathématiques, aux sciences, à l’anglais, aux études supérieures et aux secteurs les plus performants de l’économie israélienne ?

En défendant un modèle éducatif haredi où les matières générales occupent parfois une place insuffisante, Shas risque de maintenir une partie de ceux qu’il représente dans une dépendance économique durable.

Le paradoxe est troublant : un parti né pour combattre la marginalisation pourrait contribuer à préserver certaines des conditions qui l’entretiennent.

Séfarade dans son identité, ultra-orthodoxe dans son modèle

Cette contradiction est d’autant plus frappante que le judaïsme séfarade traditionnel n’était historiquement pas identique au modèle haredi ashkénaze d’Europe orientale.

Dans nombre de communautés d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, observance religieuse, activité professionnelle et participation à la société allaient naturellement de pair.

Or Shas a progressivement contribué à construire un monde ultra-orthodoxe séfarade dont le modèle social ressemble parfois davantage au monde lituanien qu’à cette tradition historique.

Le paradoxe est saisissant : Shas a restauré la fierté séfarade sur les plans culturel et halakhique, tout en adoptant parfois, sur le plan sociologique, le modèle même dont il cherchait à s’émanciper.

Shas a-t-il restauré l’identité séfarade ou l’a-t-il progressivement fait basculer dans le moule ultra-orthodoxe ?

La conscription : la contradiction devenue explosive

C’est aujourd’hui sur la question du service militaire que cette tension apparaît avec le plus de force.

Pendant des décennies, Israël a toléré l’exemption d’une part croissante des jeunes hommes ultra-orthodoxes. Après le 7-Octobre, avec des réservistes cumulant des centaines de jours de service et une armée affirmant manquer de milliers de soldats, cette situation est devenue beaucoup plus difficile à justifier. L’exemption des étudiants de yeshiva touche désormais directement au principe d’égalité devant les obligations nationales.

Des Juifs ultra-orthodoxes affrontent la police lors d’une manifestation contre la conscription des Haredim dans l’armée, sur la Route 4, aux alentours de Bnei Brak, le 27 juin 2024. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Pour Shas, le problème est plus aigu encore que pour Yahadout HaTorah.

Une partie de son électorat traditionnel vit pleinement dans la société israélienne. Ses fils servent dans Tsahal, certains combattent et certains pères accomplissent de longues périodes de réserve. Ces électeurs peuvent légitimement se demander pourquoi leur propre fils doit interrompre ses études, son travail ou sa vie familiale tandis qu’un autre jeune du même âge en est dispensé par principe.

Cette tension n’est plus théorique. En juillet 2025, faute d’une loi réglant la question du statut des étudiants de yeshiva, les ministres de Shas ont démissionné du gouvernement Netanyahu, tout en maintenant le parti dans la coalition parlementaire. En octobre, Shas a renoncé à ses présidences de commissions à la Knesset, sans pour autant faire tomber le gouvernement.

La direction du parti a ainsi clairement montré où se situait sa priorité.

Mais celle-ci correspond-elle encore à celle de l’ensemble de son électorat ?

Shas représente-t-il encore l’Israël séfarade traditionnel qui l’a porté au pouvoir, ou d’abord le monde ultra-orthodoxe dont il défend désormais les exemptions ?

Deri, l’efficacité et le prix du pouvoir

Aryeh Deri reste évidemment indissociable de cette histoire. Tacticien expérimenté, négociateur redoutable, il sait depuis des décennies convertir un nombre relativement limité de députés en influence politique considérable.

Mais son parcours judiciaire a durablement marqué l’image du parti. Condamné pour corruption en 1999, il a purgé une peine de prison ; une nouvelle condamnation pour infractions fiscales en 2022 a précédé l’invalidation de sa nomination ministérielle par la Cour suprême en 2023.

Shas reste par ailleurs un parti extrêmement vertical, sans véritables primaires. La composition des listes dépend largement de la direction politique et de l’autorité rabbinique. Aucune femme n’y figure, situation que Deri a lui-même justifiée par sa conception du rôle des femmes ultra-orthodoxes.

Pour les fidèles du mouvement, ce fonctionnement traduit le respect de l’autorité des sages de la Torah. Pour ses critiques, il révèle un déficit démocratique particulièrement paradoxal pour un parti qui s’était précisément construit au nom de populations insuffisamment représentées.

La révolution devenue establishment

Le paradoxe ultime de Shas est peut-être là.

Le parti continue à parler au nom des oubliés, mais il n’est plus depuis longtemps extérieur au système. Il a gouverné, détenu des ministères et pesé sur des budgets considérables.

Il peut donc difficilement continuer à se présenter uniquement comme la victime des anciennes élites. D’autant qu’Israël a changé : les Mizrahim sont aujourd’hui présents à tous les niveaux de la politique, de l’armée, de l’économie et de la culture.

La grande bataille historique de Shas — restaurer la dignité séfarade — a, pour une large part, été gagnée.

Son défi est désormais différent : rester le protecteur d’un secteur cherchant à préserver ses institutions, ses budgets et ses exemptions, ou redevenir un mouvement d’émancipation capable de conjuguer identité religieuse, réussite économique, participation civique et responsabilité nationale ?

Après ses onze sièges de 2022, plusieurs sondages récents situent Shas autour de huit à dix mandats. Rien ne permet encore de parler d’un décrochage durable, mais cette érosion relative suggère que la fidélité exceptionnelle de son électorat n’est peut-être plus totalement acquise.

Shas fut créé pour renverser un statu quo.

Quarante ans plus tard, il doit répondre à une question plus inconfortable : n’est-il pas devenu lui-même l’un de ses principaux gardiens ?

à propos de l'auteur
De retour en Israël depuis l’été 2025, le Dr Eitan Chikli se consacre aujourd’hui à l’analyse des questions politiques, religieuses et sociales israéliennes. Il a été président-recteur de l’Universidad Hebraica de Mexico de 2020 à 2024, après avoir dirigé pendant vingt-six ans la Fondation éducative TALI. Docteur en éducation juive du Jewish Theological Seminary, il est également titulaire d’un Master of Public Administration de la Harvard Kennedy School, obtenu en tant que Wexner Fellow, ainsi que de diplômes en études juives, relations internationales et études du Moyen-Orient. Il a enseigné dans plusieurs institutions universitaires et éducatives en Israël. Né en Tunisie et ayant grandi en France, il a fait son alyah en 1977 et a servi comme officier dans Tsahal.
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