Il y a quelques mois, j’ai eu le privilège de participer au 27e Nahum Goldmann Fellowship qui se déroulait sur les rives du lac Kinneret, en Israël. J’y ai rencontré une quarantaine de jeunes Juifs, de tous bords politiques et de toutes dénominations religieuses. Orthodoxes, traditionalistes, libéraux, laïques, sionistes de gauche ou de droite, non-sionistes, vivant en Israël ou en diaspora, Juifs de naissance, convertis ou non-Juifs halachiquement parlant mais se sentant malgré tout faire partie du peuple à 100%,… c’est tout le spectre du monde juif contemporain qui était représenté, pour une semaine d’intenses discussions sur le thème du klal Israel (traduction approximative: l’assemblée d’Israël).

Le moment le plus significatif de ce séminaire était sans aucun doute le Shabbat, que nous avons passé tous ensemble. De l’allumage des bougies, quelques minutes avant l’entrée de Shabbat, à la cérémonie de la havdala, le lendemain soir, ces 25 heures comptent parmi les plus riches de ma vie. Vétérans et novices du Shabbat, orthodoxes et libéraux, religieux et laïques, Israéliens et Juifs de diaspora: durant 25 heures, tous se sont tenus côte à côte, respectueux et à l’écoute de l’autre, chacun prêt à enrichir l’autre et à s’enrichir de ce que l’autre avait à lui apprendre. Les différences entre nous n’étaient pas effacées, ni oubliées, mais transcendées. Car telle est la force du Shabbat: nous réunir dans un cadre commun tout en permettant à nos différences de s’exprimer. Et telle est, d’après nos Sages, la véritable unité, celle que nous recherchons depuis près de 2000 ans.

Ce Shabbat (23-24 octobre), l’occasion nous est donnée de vivre cette expérience à l’échelle planétaire. Pour la deuxième année consécutive, le Shabbos Project va permettre à des millions de Juifs de par le monde de s’unir et « changer le monde ensemble ». New York, Córdoba, Jérusalem, Berlin, Johannesburg, Paris, Mexico, Montréal, Vilnius, Haïfa, Sydney, Genève… tout autour du globe, des centaines d’événements sont organisés pour permettre à chaque Juif de participer à ce Shabbat mondial. Vous trouverez tous les détails sur le site internet du projet.

D’après nos Sages, si tous les Juifs s’unissaient pour observer ne serait-ce qu’un seul Shabbat, le Mashi’ah se dévoilerait immédiatement (1). Ce qui semblait utopique il y a encore quelques années est donc désormais à portée de nos mains ! Et si vous pensez encore que ce n’est pas réalisable, je vous encourage vivement à lire la parasha de la semaine, Lech Lecha.

Car ce Shabbat, c’est également celui où nous ferons connaissance avec notre ancêtre Avraham qui peut être qualifié de premier révolutionnaire de l’histoire. En effet, d’après la Tradition, le père d’Avraham vendait des idoles et celui-ci, ayant compris la vacuité du culte des idoles, les a toutes brisées. Traduit en langage moderne, Avraham s’est opposé à toutes les fausses idéologies qui avaient cours à son époque.

Les Sages affirment qu’on l’appelait Avraham l’Hébreu (ha’ivri) parce qu’il se tenait d’un côté (‘ever) du fleuve alors que tout le monde était de l’autre côté. Un langage imagé pour dire qu’il était le seul à avoir le courage de remettre en question ce que tout le monde tenait pour acquis et qu’il n’avait pas peur d’être seul dans sa quête de vérité et dans sa volonté de rendre le monde meilleur. Bien plus, Avraham n’a pas hésité à tenir tête à Dieu Lui-même lors de l’épisode biblique de la destruction des villes de Sodome et Gomorre (2), ce qui peut passer pour de l’effronterie mais est surtout révélateur d’un refus absolu de désespérer, quelle que soit la situation.

Demain soir, en allumant les bougies de Shabbat, nous nous unirons à tous les Juifs qui, de par le monde, auront décidé de mettre en pratique cet enseignement d’Avraham. Et 25 heures plus tard, en allumant la bougie de havdala, nous serons prêts à accueillir le Mashia’h.

« Soyons réalistes, exigeons l’impossible », comme aurait très bien pu le dire Avraham.

Shabbat shalom !

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(1) Voir le Midrash Shemot Rabba XXV, 12 et le Talmud de Jérusalem, traité Ta’anit I, 10
(2) Genèse XVIII 23-33