Le Shabbat précédant la fête de Pessa’h est dénommé Shabbat Hagadol (שַׁבָּת הַגָּדוֹל), le Grand Shabbat.

Quelle est l’origine de cette dénomination ? Pourquoi l’adjectif au masculin « gadol » ne s’accorde-t-il donc point au genre du substantif féminin Shabbat ? Ne devrions-nous point nommer ce Shabbat, HaShabbat HaGuedolah ?

Ce shabbat marque le temps où les Fils d’Israël, en s’emparant de l’agneau, petit du bélier identifié à l’idole Amon en Egypte, révèlent qu’ils sont, désormais, disposés à sortir volontairement de la Maison d’esclaves.

Le terme « gadol » (grand) révèle l’émergence d’une nouvelle conscience historique et identitaire chez les Hébreux. Sortir, en hommes et femmes libres de la puissance pharaonique dominée par l’idole d’Amon, requiert une volonté et une participation active de l’ensemble d’Israël.

Ce Shabbat HaGadol où nous rappelons le sacrifice de l’agneau pascal constitue le paradigme de la future libération d’Israël du joug des nations. Point de liberté sans conscience de liberté. La conscience porte déjà en soi les germes salvateurs de cette libération.

Si cette conscience s’émousse parfois dans l’histoire millénaire d’Israël, elle ne sera toutefois jamais totalement entamée. Etre convaincu qu’il est possible de s’extraire de la gangue égyptienne et de se dépouiller des écorces idolâtres constitue la condition première vers la liberté.

L’aliénation est avant tout d’ordre mental et spirituel. Israël respectant ce « Grand Shabbat », témoigne de la grandeur de l’Eternel, grandeur qui n’appartient qu’à Dieu, à l’exclusion de toute autre force étrangère (Avoda Zara/Culte étranger / עֲבוֹדָה זָרָה).

La lecture du passage du Prophète Malachie (Haftarah) lu en ce jour du Shabbat HaGadol est éloquente à ce sujet :

«הִנֵּה אָנֹכִי שֹׁלֵחַ לָכֶם אֵת אֵלִיָּה הַנָּבִיא לִפְנֵי בּוֹא יוֹם יְהוָה הַגָּדוֹל וְהַנּוֹרָא »

« Or, je vous enverrai Elie, le prophète, avant qu’arrive le jour de l’Eternel, jour grand et redoutable! » (Malachie 3: 23)

En effet, le terme « Jour » (Yom/ יוֹם) est mentionné à plusieurs reprises dans le texte de la Haftarah de Malachie (Malachie 3: 19: 22-23).

Ce texte de Malachie nous permet de répondre à l’interrogation, à savoir pourquoi l’adjectif « grand » (Gadol- גָּדוֹל) en hébreu demeure au masculin après le substantif «Shabbat» dont le genre est féminin.

Nous devrions rajouter Yom HaShabbat HaGadol (Chaîne construite). Ce Shabbat HaGadol, loin d’être un Shabbat unique commémoré par les Hébreux au temps où ils brisèrent leurs chaînes d’esclaves, annonce la libération totale d’Israël aux temps messianiques, des «Pharaons» de l’Histoire.

Ce sera le Grand Jour où l’Eternel sera reconnu comme le Dieu d’Israël par l’ensemble des Nations (Malachie 1: 14). Ce sera également un Grand Jour car Israël, fidèle à sa vocation de « peuple de prêtres et nation sainte» (Exode  19, 6) préparera la voie du retour vers l’Eternel en faveur de toutes les Nations :

« (גָּדוֹל הַמְּצוּוֶּה וְעוֹשֶׂה מִמִּי שֶׁאֵינוֹ מְצוּוֶּה וְעוֹשֶׂה (בבלי בבא קמא, פ »ז, א ».

« Rabbi Hannina enseigne : « Plus grand est celui qui agit selon l’injonction divine que celui qui agit sans injonction divine »» (Talmud de Babylone, Traité Baba Qama, 87, a).

Pourquoi, selon ce grand Sage d’Israël, la pratique de l’injonction divine dépasse-t-elle la volonté spontanée de chacun d’entre nous?

מִפְּנֵי שֶׁהוּא דּוֹאֵג תָּמִיד לְבָטֵל יִצְּרוֹ וּלְקַיֵּים מִצְּוַת בוֹרְאוֹ (בבלי בבא קמא, פ »ז, א’ –» תוספות – פירוש)»

«Parce qu’il (le craignant-Dieu) s’inquiète toujours d’annihiler ses passions et d’accomplir l’injonction de son Créateur»  (Talmud de Babylone, Traité Baba Qama, 87, a – Tossaphot – Commentaire).

«כִּי-לִי בְנֵי-יִשְׂרָאֵל עֲבָדִים עֲבָדַי הֵם אֲשֶׁר-הוֹצֵאתִי אוֹתָם מֵאֶרֶץ מִצְרָיִם: אֲנִי יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם»

« Car c’est à moi que les Israélites appartiennent comme serviteurs; ce sont mes serviteurs à moi, qui les ai tirés du pays d’Egypte, moi, l’Éternel, votre Dieu ! » » (Lev. 25: 55).

Pour Israël, la grandeur d’une nation ne se mesure point exclusivement à la prospérité matérielle et à l’avancée technologique mais avant tout à la conscience de la liberté acquise. Pour Israël, cette Liberté s’enracine nécessairement en Dieu. Si cette Liberté se fonde au cœur de la divinité (Hétéronomie), reste-t-il une place à l’autonomie de l’Homme ?