Serge Bramly, romancier, scénariste, critique d’art et prix interallié 2008, pour son roman Le premier principe, le second principe, a publié La Transparence et le reflet en 2015. Talmudiste Intraitable, fin connaisseur du Ready-made ét de la Renaissance, il évoque ses souvenirs du Pakistan et l’Âge du verre, successeur selon lui de l’Âge de fer.

Mon rapport à la Renaissance ?

La Renaissance n’est pas une époque comme les autres. Il y a eu l’Athènes de Périclès, le Paris de l’Entre-Deux-Guerres… et la Florence des Médicis. Ce sont trois moments phare de l’histoire occidentale, que j’aurais aimé connaître, parce que quelque chose d’assez définitif s’y est joué dans le domaine de la pensée et des arts.

Les temps actuels ne sont sans doute pas moins riches en bouleversements, mais il s’agit d’une toute autre sorte d’évolution, dont ni la pensée ni les arts ne profitent, de sorte que l’ensemble paraît plutôt mortifère. Prenez la notion de progrès. A la Renaissance, ce n’est pas un moteur d’enrichissement, de domination. Les inventions se partagent, d’un bout à l’autre de l’Europe, au nom du « bien » général.

Brunelleschi invente toutes sortes de machine, de même que les règles de la perspective, sans se soucier de déposer des brevets, sans en attendre de profit matériel. C’est le siècle de la virtù. Et celui de l’instauration d’un nouveau rapport avec les hommes comme avec la nature.

Et aussi le dernier moment, sans doute, où un individu, fût-il autodidacte, pouvait maîtriser la totalité du savoir disponible. L’activité de Léonard de Vinci va de la peinture à la paléontologie, de la musique à l’architecture, de l’engineering au théâtre, de l’anatomie comparée à l’hydraulique, et j’en passe… Ses curiosités et compétences dans des domaines aussi variés (à quoi il faudrait ajouter la diététique, le sport) en font une sorte d’homme absolu), un modèle pour l’humanité.

J’aime les questions qu’il pose, et surtout que l’enchaînement de ses inépuisables questions érige un système qui réconcilie les contraires, dans les instants de grâce. C’est un idéal qui devrait nous inspirer encore.

Le Pakistan a transformé mon expérience du monde ?

L’atmosphère de l’après mai 68 était spécialement délétère dans les cercles que je fréquentais, à Paris. La désillusion (ou le désir d’illusion à tout prix) poussait aux drogues dures : beaucoup de mes amis n’y ont pas survécu. J’ai quitté l’université de Nanterre, où l’on n’apprenait plus grand chose, pour devancer l’appel de l’armée et m’engager dans la coopération.

J’avais demandé un poste en Inde (les goûts de l’époque) ; on m’a répondu au Ministère que j’apprécierai autant le Pakistan voisin… Cela m’a permis de voir du pays. Les loisirs ne manquaient pas ; j’ai pu parcourir des territoires magnifiques, devenus difficiles d’accès depuis, comme l’Afghanistan.

C’était avant que la terre ne rétrécisse. Je me souviens tout spécialement de randonnées à cheval et d’un séjour solitaire dans l’extrême nord de la vallée de Swat , sur la route de la Soie (un fief taliban aujourd’hui), qui reste un des moments les plus heureux de ma vie.

Comment rentrer en France après ça ? J’ai poursuivi mon exil volontaire au Brésil, aux États-Unis, durant des années, en pratiquant divers métiers, comme si l’exil pouvait figurer une patrie. Il a fallu une rencontre amoureuse et la publication de mon premier roman (écrit au Pérou) pour que je reprenne goût à la France ; mais je n’ai jamais perdu la nostalgie de l’ailleurs.

Pendant dix ans, l’Italie a figuré cet ailleurs. Puis j’ai eu envie (besoin) de « primitivisme » : l’Océanie, l’Afrique. Depuis une quinzaine d’années la Chine s’est imposée, la Chine taoïste et confucianiste, comme si j’avais été moi-même chinois dans une existence précédente : lors de mon premier voyage à Shanghai, je n’ai pas eu l’impression de découvrir, mais de reconnaître. J’ignore quelle sera la prochaine étape, et même s’il y en aura une ; mais l’espoir d’ouverture (d’agrandir sans cesse mon cercle) demeure vivace.

Noam Chomsky et le raisonnement par abduction, moteur des théories du complot, comme moyen d’accéder au réel ?

Le syllogisme aristotélicien de l’abduction, qui mise sur le « possible » constitue d’abord l’essence même du roman. J’ai écrit un roman sur Marcel Duchamp, par exemple, après avoir vainement tenté de cerner le personnage par la biographie : la simple lourdeur de l’appareil critique contredisait sa légèreté unique.

La fiction est l’opposé du réel, mais parfois elle traduit le réel mieux que la rigueur universitaire ou scientifique.

J’ai horreur des théories du complot : de leurs méfaits. En tant que Juif, comment pourrais-je ignorer le mal qu’a causé la fabrication du Protocole des sages de Sion ? Aucun proverbe ne me paraît plus nuisible que celui qui dit qu’il n’y a pas de fumée sans feu… Néanmoins, le principe même de l’interprétation hypothétique (de la surinterprétation), la recherche d’un ordre ou d’un sens secret dans les faits, dans les textes, dans le monde, constitue aussi un mode de compréhension appréciable, en plus d’être un penchant naturel de l’esprit humain, qui déteste le chaos du hasard.

Tout ésotérisme, tout mysticisme, parce qu’il ne se satisfait pas d’une lecture littérale, s’apparente en ce sens aux théories du complot. C’en est le bon versant, si l’on préfère : « Je vais vous montrer le dessous des cartes, ce qui se cache, qui n’est pas dit et que seuls connaissent quelques initiés… » — qui y résiste ? Depuis Homère, qui expliqua la guerre de Troie par un complot de l’Olympe, les écrivains en ont fait la voie royale de la littérature, son essence même, qui est un refus de l’entropie.

Lorsque j’ai écrit mon Premier principe, où j’essaie de démonter certaines « affaires » mystérieuses de l’ère mitterrandienne (la mort de Lady D., entre autres), ce sont les inconnues qui m’ont guidé. Non pas pour dénoncer un quelconque complot, mais pour m’approcher au plus près de l’intime, de l’essence opaque des événements, de leur noyau dur, de cette face cachée de la lune, dont la quête est la source première de toute intrigue…

Le verre axe du monde, lecture historique et analyse ?

Le modèle occidental s’est imposé à la Terre entière, sans que personne ne comprenne bien comment il s’est constitué. Les thèses ne manquent pas pour expliquer son hégémonie, qui s’est même appliquée au Temps (le calendrier chrétien est ainsi devenu à peu près universel), mais aucune, qu’elle soit d’ordre économique ou social, ne paraît vraiment concluante. Pourquoi la Chine ou l’Inde ou le monde musulman, malgré une nette avance de départ, ne se sont-ils pas imposés à notre place ? Je ne prétends pas avoir résolu ce problème à facettes, mais l’histoire de l’art comparée m’a permis de distinguer l’un des multiples ingrédients de l’équation, passé jusqu’ici sous silence : le rôle qu’a joué le verre dans le développement de la civilisation occidentale. Je parle pour ma part d’un Âge du verre, qui a succédé à celui du fer. Il suffit de raisonner par l’absurde pour en apercevoir l’importance cruciale : qu’on essaie d’imaginer notre vie sans tout ce que permet ce matériau — sans lunettes, sans éprouvette, sans microscope ni télescope, sans ampoule, sans miroir, sans thermomètre, etc. Or, pour ce qui est de ses applications (la lentille, le miroir, la vitre), le verre est demeuré un phénomène purement européen… jusqu’à ce que la mondialisation, dont nous avons été les instigateurs brutaux, nous en ôte le monopole. A titre d’exemple : si Asahi, la première manufacture de verre en plaque du Japon, a été fondée en 1907 (les fenêtres étaient tendues de papier jusque-là), elle compte aujourd’hui parmi les leaders de cette industrie. Dans mon livre j’ai essayé de voir comment l’Art, en tant que reflet d’une civilisation, portait la marque des multiples changements intervenus. Pourquoi et comment le réalisme illusionniste, né en Grèce, a-il forgé au cours des siècles notre mode de vision et de représentation, et pourquoi et comment ce mode n’a-t-il existé qu’en Europe et nulle part ailleurs ? Les derniers chapitres s’intéressent à la désintégration de ce mode de représentation, vers 1870, à partir de l’Impressionisme, quand l’Europe, parvenue au fait de sa puissance, préparait son suicide au moyen de guerres mondiales… Nous ne nous en sommes pas encore remis, et n’avons encore rien de mieux à proposer que les vestiges de systèmes défunts. Réfléchir sur les causes peut aider à préparer l’avenir, c’est du moins ce qu’on dit.