La semaine dernière, à l’issue de notre étude biblique (Shabbat HaGadol), nous nous étions interrogés sur  la question du libre-arbitre:

« Si cette Liberté se fonde au cœur de la divinité (Hétéronomie), reste-t-il une place à l’autonomie de l’Homme? »

En d’autres termes, l’homme détient-il le pouvoir de décision sur sa vie et d’amélioration du cours de l’histoire du genre humain?

La cérémonie du Seder que nous célébrerons vendredi soir propose une réponse à cette interrogation qui, forgeant l’âme d’Israël, lui permettra de perdurer.

Au soir du Seder, toutes les familles d’Israël  réunies pour lire la Haggadah affirment,  peu avant la bénédiction sur la deuxième coupe de vin:

«Béni Sois-tu Eternel notre Dieu qui nous as délivrés et as délivré nos Pères d’Egypte, et nous a conduits à cette nuit pour y consommer la Matsa (pain azyme) et le Maror (Herbes amères)…Béni Sois l’Eternel qui a sauvé Israël»

Le texte de cette bénédiction qui clôt la lecture du Magid, de l’histoire de la Sortie d’Egypte,  met l’accent sur notre propre libération avant même celle des Patriarches d’Israël. La Matsa (pain sans levain) est elle-même consommée avant le Maror (les herbes amères).

N’est-ce point, toutefois,  la libération de nos pères esclaves en Egypte qui fonde notre propre liberté? L’amertume de notre condition d’esclaves  ne précède-t-elle point la douceur de la marche inexorable vers la liberté symbolisée par la Matsa?

Quel message les Sages d’Israël qui ont composé la Haggadah désirent-ils enseigner à Israël en mentionnant notre libération avant celle de nos ascendants  et celle de la consommation du pain azyme avant celle du Maror (herbes amères)? Que peut signifier l’inversion  de la chronologie de ces faits historiques?

La lecture de la Haggadah de Pessah racontée à nos enfants transcende l’histoire passée  de l’esclavage d’Israël. Il s’agit d’une expérience vivante, présente et permanente, que chaque être se doit de revivre dans sa chair et dans son âme:

«Et Moïse dit au peuple: Qu’on se souvienne de ce jour où vous êtes sortis de l’Égypte, de la maison de servitude» (Ex. 13, 3).

Comment transmettre l’ineffable? Comment nos enfants aujourd’hui raconteront à nos petits-enfants et arrières petits-enfants la Shoah lorsque les dernières victimes  de ce drame s’éteindront à jamais? La Shoah,  drame de tout un peuple,  qui n’est point sans rappeler celui des Arméniens (24 Avril 1915), et des Tibétains (depuis 1951) se doit d’être raconté et transmis de génération en génération. Mais comment dépasser la simple lecture d’une tragédie gravée dans l’Histoire des hommes?

«A chaque génération, tout homme se doit de se considérer comme s’il était lui-même sorti d’Egypte, comme il est dit:  »  Et Moïse dit au peuple: « Qu’on se souvienne de ce jour où vous êtes sortis de l’Égypte, de la maison de servitude, alors que, par la puissance de son bras, l’Éternel vous a fait sortir d’ici et que l’on ne mange point de pain levé.» (Haggadah de Pessah).

La Haggada ne mentionne pas Israël mais « tout homme ». La libération d’Egypte constitue le paradigme de toutes les émancipations, de toute libération à travers le monde.  La condition de cette liberté ne dépend que de notre propre choix, celui d’être capable non seulement d’actualiser l’expérience de l’humiliation, de la ségrégation mais de devenir maîtres de notre histoire.

Le souvenir ne suffit pas à lui seul à faire sortir un peuple de l’asservissement. Il nous revient d’écrire notre propre narratif, d’inverser le sens de l’histoire où la barbarie l’emporte plus souvent que la vie et l’amour. Cela ne dépend que de nous.

Le souvenir de l’esclavage enseigné aux enfants, aux hommes en devenir, ne vise point à libérer uniquement Israël d’un traumatisme historique mais plutôt d’une volonté de responsabiliser les nouvelles générations destinées à porter non seulement le poids du passé mais surtout à préparer le monde de demain.

La Liberté ne peut jamais être considérée comme un acquis « ad vitam aeternam ». Elle se prépare, se construit et se mérite. Chaque nouvelle génération encouragée à se poser la question de son engagement face à l’aliénation des siens et des autres  ne doit plus seulement se projeter dans le passé mais transformer celui-ci en un présent vivant.

Nous nous posions la question de l’autonomie de l’homme. Si certes l’homme ne doit sa Liberté qu’à la Providence de l’Eternel, la clé de cette liberté lui appartient en propre. C’est ce pouvoir sur le temps qui ouvre la dimension de la Liberté au genre humain. Notre responsabilité ne se limite point aux générations passées dont  nous gardons le devoir de mémoire mais s’ouvre aux générations futures.

«Et ce n’est pas avec vous seuls que j’institue cette alliance et ce pacte; mais avec ceux qui sont aujourd’hui placés avec nous, en présence de l’Éternel, notre Dieu, et avec ceux qui ne sont pas ici, à côté de nous, en ce jour.» (Deut. 29, 13-14).

Là subsiste le secret d’Israël. Chaque génération constitue le chaînon d’une longue chaîne  ininterrompue depuis près de 4000 ans. Pharaon tentera de rompre cette union en séparant les générations d’entre elles (Ex. 10, 9), en vain.

La liberté est responsabilité. Etre un homme libre c’est avant tout assumer la lourde responsabilité de sauvegarder celle de l’autre quelque soit son origine. Le terme חֵרוּת  (Heirout/Liberté), est un anagramme du substantif Ahariout (אַחֲרָיות). La consonne supplémentaire Alef (א) rappelle la parole déclarative de l’Eternel:

(אֲנִי יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם אֲשֶׁר הוֹצֵאתִי אֶתְכֶם מֵאֶרֶץ מִצְרַיִם… » (במדבר ט »ו, מ »א»

«Je suis l’Éternel votre Dieu, qui vous ai fait sortir du pays d’Egypte pour devenir votre Dieu,Je suis l’Éternel votre Dieu! »» (Nb. 15, 41).

Si l’homme est le partenaire de Dieu, Dieu à son tour accomplit la volonté de Ses craignants.

La bénédiction finale בָּרוּךְ אַתָּה יְיָ, גָּאַל יִשְׂרָאֵל- Béni Sois l’Eternel qui a sauvé Israël-  constitue le fruit d’un long processus de conscience nationale ouvrant une ère de bonheur et de prospérité pour Israël mais aussi pour les Nations du monde entier.