À la parution de mon roman Un soir à Sanary *, dont une petite partie se déroule dans le Camp des Milles en 1939 et 1940, j’ai été stupéfaite de constater que le Site-Mémorial dédié à ce camp est loin d’être connu et visité autant qu’il le mérite.

À dix minutes du centre d’Aix-en-Provence**, il abrite un remarquable musée historique, tourné vers l’Éducation et la Culture. Tous les génocides y sont répertoriés.

Le parcours de visite rend compte des trois périodes distinctes du camp : camp d’internement pour « sujets ennemis » de septembre 1939 à juin 1940, camp de transit et d’internement des « indésirables » de juillet 1940 à juillet 1942, déportation des juifs vers Auschwitz d’août 1942 à septembre 1942.

Nous devons à Alain Chouraqui, président fondateur de la Fondation du Camp des Milles, la mise en valeur de ce lieu qui incite chacun à être vigilant face à tous les fanatismes, d’où qu’ils viennent.

Découvrons le bâtiment avec le regard des Allemands et des Autrichiens anti-nazis de toutes confessions qui, alors qu’ils croyaient dans les années 30 trouver une terre d’asile en France et tout particulièrement dans le sud, sont emprisonnés au camp des Milles en septembre 1939.

Le bâtiment, complètement isolé au milieu des champs, puissante bâtisse de briques à deux ailes et trois étages, est une ancienne tuilerie. L’usine a été fermée en 1938, à la suite du bris d’une machine devenue introuvable en France.

Autour des cours, un mur de briques s’élève sur deux côtés, un talus sur les deux autres, le tout généreusement festonné de fil de fer barbelé. La poussière sanguinolente des briques est omniprésente. Le mistral en soulève des tourbillons, l’injecte dans les yeux des prisonniers. On l’avale, on la respire, elle s’infiltre dans les pores et les plis de la peau, elle saupoudre les aliments, elle encrasse les poumons et irrite la gorge.

Ces prisonniers sont des gens de toutes conditions. Parmi eux, des artistes et des écrivains brillants, célèbres, parfois mondialement connus, heureux et riches, qui avaient préféré quitter leur maison et leur patrie plutôt que de vivre sous un régime qui les aurait privés de leur liberté créative. Et là, dans la tuilerie, ils sont traités d’une manière abjecte. Ils vivent à même le sol, sans aucun meuble, avec une botte de paille pour matelas, 70 cm de large pour chacun, dans l’absence complète d’installations sanitaires.

Le gouvernement français, représenté par une administration bête et ignorante, traite là comme du bétail un prix Nobel de médecine, de grands architectes, de grands scientifiques, ou des artistes tels Hans Bellmer, Max Ernst, des écrivains tels Lion Feuchtwanger. À son arrivée en France, il avait pourtant été reçu par Albert Lebrun, président de la République !

Mais aujourd’hui je veux surtout parler de la période du camp des Milles, non évoquée dans mon livre, qui se déroule pendant le terrible été 1942.

À la suite de la mise en application de la solution finale, les autorités nazies imposent au gouvernement de Vichy la déportation des juifs étrangers. Laval devra leur fournir 10 000 réfugiés en zone sud, dite « libre »… Ceux-ci seront regroupés, y compris femmes et enfants, dans le camp des Milles, puis envoyés en convois vers Drancy.

Un aumônier protestant d’origine cévenole, le pasteur Henri Manen, vient d’être nommé au camp. Il entend alors l’épicier dire qu’on va livrer « aux Boches les gens du camp des Milles ». Un bobard, pense-t-il. Mais, le jeudi 6 août, la police française lui interdit l’entrée du camp : elle a commencé son sinistre travail.

Il alerte le pasteur Marc Boegner, président de la Fédération protestante de France, qui depuis le début de la guerre s’élève – hélas en vain ! –  auprès de hautes personnalités contre le sort fait aux juifs. Le jour même Henri Manen commence à tenir un journal, dont il transmettra le début à plusieurs personnes qu’il espère utiles – à une époque où l’on ne connaissait pas la photocopie. Avec son épouse Alice, il se démène tant et si bien qu’il obtient de pouvoir entrer au camp le lendemain.

L’angoisse se lit sur tous les visages. Henri Manen note la « terreur poignante », et « l’amour dont ils ne cessent de témoigner les uns envers les autres – chacun essayant d’adoucir la croix de son frère ». Il demande des audiences à Marseille, d’où il sort consterné : les convois, des wagons à bestiaux, partiront. Mais il apprend que les enfants au-dessous de 18 ans peuvent être laissés afin d’être envoyés en Amérique par l’Y.M.C.A, Young Men’s Christian Association, un mouvement de jeunesse chrétien fondé en 1844 à Londres et qui siège à Genève. Sa tâche consiste alors à convaincre les parents.

Le dimanche 10 août, il note : « Séparations atroces. Un grand et beau garçon de 17 à 18 ans est entre son père et sa mère qu’il tient par le cou. Il ne pleure pas. Mais il se penche alternativement sur l’un et sur l’autre en frottant son visage contre le leur lentement et doucement avec toute la tendresse du monde (…) Enfin l’autocar s’ébranle. (…) Autour de moi des policiers sont blêmes (…) Enfin une mère tombe et se roule par terre en une crise de nerfs. »

Toute la journée, ensuite, le pasteur va tenter d’arracher à un « destin atroce » un capitaine de la marine marchande dont le père et les frères ont été fusillés comme ennemis du Reich, un procureur condamné à mort en Allemagne dont le fils est soldat français dans la Légion étrangère, un aryen ajouté par erreur sur la liste des départs. Il réussit dans ces trois cas, mais on découvre que la police française a fait main basse sur des objets de valeur en perquisitionnant les dortoirs. Des désespérés se suicident. Le premier convoi pour Drancy part le mardi matin 11 août.

Puis c’est la « journée hallucinante » du mercredi 12 août. Dix tentatives de suicide. Soleil implacable, mais seuls les policiers sont abreuvés d’eau. Le pasteur Manen poursuit ses tentatives de libération. « Madame L. qui était en liberté est venue se constituer prisonnière pour partir avec son fils. Or celui-ci s’était évadé. Madame L. malgré tous mes efforts partira victime de son amour maternel. » Mais il réussit au prix d’efforts insensés à sauver deux personnes. Le soir, il note : «  J’ai chronométré ; en trente secondes se décide maintenant le sort d’un homme ! Détresse, humiliation, dégoût, indignation, écœurement – infinie tristesse. Des ruines – des vies piétinées – des taches ineffaçables – des crimes inexpiables. »

Ensuite les faits se précipitent avec une telle violence que Henri Manen cesse de tenir son journal. Jusqu’au 10 septembre. Le pasteur épuisé, coupable d’avoir agacé les autorités, part se reposer et se cacher dans un village cévenol. Commence alors la deuxième partie de son témoignage sur la « fournaise de douleur ».

Les journées des 25 et 26 août furent les plus éprouvantes. Cet homme a vécu de son plein vouloir un enfer dont, malgré toute notre bonne volonté, nous ne pouvons certainement pas imaginer l’atroce réalité. Un nouvel ordre a changé la donne : tous les enfants au-dessus de 2 ans doivent obligatoirement partir avec leurs parents.

« Des enfants tout petits trébuchant de fatigue dans la nuit et dans le froid, pleurant de faim, s’accrochant lamentablement à leurs parents pour se faire porter – mais les parents avaient les bras pleins de leurs paquets et de leurs bagages, de pauvres petits bonshommes de 5 ou 6 ans essayant de porter vaillamment un baluchon à leur taille, puis tombant de sommeil et roulant par terre, eux et leurs paquets – tout grelottant sous la rosée de nuit ; de jeunes pères et mères pleurant silencieusement et longuement dans la constatation de leur impuissance devant la souffrance de leurs enfants… » Et la description continue.

Le texte d’Henri Manen, qui a été publié, ne relate que son action dans le camp mais, avec la complicité de son épouse, elle en a dépassé les frontières. Il fit sortir 8 adultes, en leur remettant des faux papiers et des certificats de baptême, et 72 enfants. Le guide du Site-Mémorial du Camp des Milles vous contera ses ruses et son infini dévouement. Au mépris du danger, Alice et Henri Manen cachèrent grands et petits dans leur maison en attendant de leur trouver des refuges dans les villages du plateau cévenol. Aussi ont-ils été tous deux reconnus Justes parmi les Nations, mais en 1986 seulement, après le décès de Henri Manen, tant le pasteur a  été furieusement modeste et discret.

  •  * Éditions Le Passage, avril 2016.
  • **  Camp Des Milles, 40 Chemin De La Badesse, 13 090 Aix-en-Provence.
  • *** Henri Manen : Au fond de l’abîme / Journal du camp des Milles. Préface de Philippe Joutard, postface d’Alain Chouraqui. Editions Ampelos, 2013.
  • **** https://yadvashem-france.org/les-justes-parmi-les-nations/les-justes-de-france/dossier-3369/manen