Souvent, peut-être trop souvent, se produit un événement fortuit, ce même mouvement qui force le destin, et on s’en trouve tout ému. Je suis entré récemment dans une pâtisserie, dans le quartier de Kiryat Yovel à Jérusalem. Comme quelqu’un m’avait fait faux bond à un rendez-vous, je me suis cherché quelque chose à faire. Les gâteaux tunisiens, aux effluves sucrés, calmèrent un peu mon courroux.

Quelques instants plus tard, j’avais oublié ma colère. J’avais découvert là les membres de la famille L., qui avait perdu trois de ses enfants dans la catastrophe des « enfants d’Oslo ». Je savais que la commission chargée de la commémoration du 60è anniversaire de la catastrophe recherchait toute information disponible sur ce qui était advenu de ces familles.

L’histoire d’une Alyah en Israël, quelle qu’elle soit, déclenche toujours une émotion renouvelée. Et ce d’autant plus lorsqu’il s’agit de l’histoire des « enfants d’Oslo », car il y est question d’enfants du Maroc et de Tunisie qui avaient été réunis par l’Alyah des Jeunes pour les préparer à l’immigration en Israël.

En 1949, alors que le leadership israélien était plongé dans un débat portant sur qui il fallait faire immigrer et comment, survint une proposition norvégienne : envoyez-nous les enfants immigrants, nous les accueillerons dans un cadre de convalescence dans un camp qui a servi précédemment aux officiers SS. Le gouvernement israélien sauta sur l’occasion. Il fut promis aux parents au Maroc et en Tunisie que le fait d’envoyer d’abord les enfants leur faciliterait leur immigration en Israël. 58 enfants, d’un âge moyen de 10 ans, furent rassemblés en provenance de quatre villes et localités tunisiennes : Moknin, Sousse, Nabeul et Tunis.

Deux Dakotas avec à leur bord des équipages néerlandais se posèrent sur l’aérodrome d’El Aouina, près de la capitale tunisienne. Les enfants les attendaient sur deux files, debout dans le froid de novembre sur les pistes obscures, leur paquetage à l’épaule, les larmes versées lors de la séparation d’avec leur famille roulant encore sur leurs joues.

L’un des appareils décolla et se posa sans encombre à Oslo. Pour le second, ce fut incident sur incident. Tout d’abord, la radio tomba en panne, ensuite le brouillard empêcha l’avion de se poser à Paris pour réparer, la carte topographique se révéla erronée, la fatigue accumulée de l’équipage… l’ensemble et chaque élément aboutirent à la tragédie : l’avion percuta le sommet des arbres sur les hautes terres près d’Oslo et s’écrasa en laissant derrière lui, sur une colline enneigée, le sillon roussi d’un atterrissage prématuré.

Des équipes de sauvetage se rendirent sur les lieux, mais le 22 novembre, après plus de deux jours de recherches désespérées, la Norvège révéla la dimension de l’horreur : 27 enfants, trois accompagnatrices et les quatre membres de l’équipage avaient trouvé la mort. On demanda aux parents de fournir des éléments de reconnaissance, ils ne savaient pas encore qui étaient les enfants à bord de l’avion qui s’était écrasé.

En raison de la sensibilité excessive des autorités françaises de Tunisie, les cercueils des enfants furent envoyés là-bas. C’est en vain que le Grand rabbin d’Israël Ytzhak Herzog tenta de les faire change d’avis.

Pendant ce temps, le seul survivant du crash, Ytzhak Allal z’’l immigra en Israël et retrouva sa famille au moshav Yanouv dans la plaine du Saron. Les Norvégiens, dans un élan émouvant, firent construire les premiers bâtiments légers du moshav et ceux qui, en Tunisie, étaient petits commerçants ou orfèvres habiles devinrent agriculteurs prospères en Israël.

En 2009, avait lieu une cérémonie à la mémoire des enfants disparus en route pour Israël au moshav Yanouv, en présence de celui qui était à l’époque, simple président de la Knesset : Réouven Rivlin, ainsi que des familles des disparus et des survivants. Au même moment, sur les lieux du crash, à 30 kilomètres au sud d’Oslo, en présence de représentants du gouvernement norvégien, les enfants d’Ytzhak Allal allumaient une flamme du souvenir.