Alyah, en hébreu, ça veut dire la montée

… et de fait, on ressent très bien chez tous les nouveaux arrivants plein de rêves et de projets cette perspective d’altitude, cette touchante volonté d’élévation de l’âme. Les résultats ne sont pas toujours probants, certes, mais la motivation est sincère. Incontestablement.

L’Alyah, nous en avons fait le sujet de notre atelier et de fait, il y a très largement été question de montée, d’élévation, de l’âme, pourquoi pas. Et pour monter mieux, nous nous sommes laissé pousser des ailes.

Le personnage central est un homme. Pas inclusif pour deux sous. Il a l’air un peu dépassé, on jurerait un de ces nouveaux arrivants qui tous les jours ou presque, foulent le tarmac de Ben Gurion, perdus mais heureux quand même.

Cet homme sent son bagage qui s’ouvre et lui échappe, il sursaute, se retourne, on jurerait qu’il va s’envoler lui aussi (en même temps, c’est par les airs qu’il est arrivé, ne l’oublions pas), il est en déséquilibre sur un pied, chemise au vent, et du bagage béant que voit-il sortir ?

Il voit l’envol d’un enfant hilare, hilare et ailé, donc, qui lui fait face en prenant de l’altitude dans un éclat de rire. C’est bien simple, on dirait nous avec nos gosses.

La valise est peut-être celle d’une alyah. Elle peut aussi être celle de n’importe quel voyage. Elle peut être celle d’une vie. Virtuels ou à roulettes, les bagages, souvent, nous échappent.

Trop pleins, trop lourds, mal fermés. Mais ce qui en jaillit dans notre histoire est drôle, espiègle, tendre, vivant, et surtout part très haut. Nous dépasse.

Qui est l’ange ? Les spécialistes de l’intégration y verront nos enfants, ces petites merveilles épuisantes qui nous enchantent et nous emportent. La transmission. Les gardiens de notre héritage. Certes.

Mais je sais aussi que d’autres y verront le reflet de nous-mêmes, cet autre moi qui ne demande qu’à éclore, pour peu qu’on l’allège un peu, qu’on lui ouvre la fenêtre. Un peu le moi d’une deuxième vie. Allez savoir. Je ne sais pas qui a raison. Tout le monde sans doute.

Bon, ça c’est pour le fond. Pour la forme, d’un point de vue technique, nous avons quand même joué le jeu de l’alyah israélienne.

Les cartons qui soutiennent la structure ont tous transporté des vies françaises. Sauf celui qui représente la valise et qui est le carton d’un jouet israélien, genre cheval à bascule, que j’ai trouvé sur le chemin, pile le bon jour et à la bonne taille, tant qu’à faire.

Les journaux, impitoyables comme souvent sont les journaux, déroulent une réalité morose dans laquelle nous avons découpé des grimaces, des sourires et les fameuses ailes.

Une réalité sourde en noir et blanc, un rien désespérante, cosmopolite comme le monde, polyglotte comme Israël, en hébreu, français, anglais, arabe, russe, que nous avons déchirée, histoire de réaliser que le papier à l’inverse de bien des choses a un sens, avant de la figer avec de la colle, timidement au pinceau dans un premier temps avant de joyeusement envoyer les mains.

Nous n’avons pas eu à chercher beaucoup à Tel Aviv pour trouver des journaux en toutes les langues et nous n’en avons acheté aucun. Ce qui garantit que tous ont été lus.

Tous les supports sont de carton et papier d’emballage en provenance de France, sauf la tête de l’enfant qui est modelée autour de la moitié supérieure d’une bouteille d’eau de source israélienne.

A la base, dans la valise, une autre bouteille, d’une autre source. Un petit morceau de bois du jardin de la fondation Tzuker qui a hébergé notre atelier relie cette tête au corps.

Quoi d’autre ? La chemise du père a été achetée au shouk Betsalel. Le hasard l’a faite jaune, comme le soleil de l’été, le sable de la plage, les murs de notre atelier.

Le jour où nous avons eu besoin du jean, quelqu’un en a déversé une pleine armoire dans l’entrée du centre élégant et cosy où personne ne déverse jamais rien. Tel quel. Familiers du miracle (finalement, c’est sans doute ça l’intégration), les enfants en ont sélectionné un dans l’enthousiasme qu’on imagine.

Nous avions pensé que l’ange serait suspendu au plafond de la salle d’exposition avec du fil de pêche. J’aimais bien l’idée qu’il tombe du ciel littéralement aussi. Mais quelques jours avant le vernissage, avant-hier donc, on m’a fait savoir que cette idée-là était irréalisable.

Plafond trop haut, autorisations trop compliquées, que sais-je. Un rien désespérée, je pédalais rageusement rue Rachi en me creusant la cervelle quand je les ai vus. Les ouvriers arabes qui montaient l’immeuble en contrebas de la rue et qui me saluaient gaiement à chaque passage depuis trois mois que durait l’atelier.

J’ai pilé comme dans les dessins animés. Je leur ai raconté l’histoire de l’homme, de l’ange et de sa valise et j’ai conclu s’il ne tombe pas du plafond, il faut qu’il jaillisse de la valise, vous n’auriez pas un fil métallique que je pourrai enrouler comme un ressort vers le ciel ?

Bien sûr qu’on a, tu en veux combien, deux mètres, trois mètres ? Vous êtes merveilleux, je ne sais même pas comment vous remercier. On va t’apprendre le mot. Répète après nous. Shoukran.

Le centre Tzuker rue Rachi est à priori un centre culturel destiné au troisième âge israélien. Ce qui veut dire que j’ai amené une enfance turbulente, itinérante, résiliente, en territoire de mémoire, d’ancienneté et de grand, grand calme.

Une enfance européenne qui s’installe dans un passé oriental et recueilli, si ça c’est pas du symbole… Je ne vous dis pas le bouleversement. Attention, il monte les escaliers. Attention, elle descend la rampe.

Attention, il ouvre la porte. Attention, elle ferme la fenêtre. As-tu vu qu’il tenait des ciseaux ? Mais qu’est-ce qu’elle touille ? Quoi ? De la colle ? Oye va voye. Nos papis mamis ont eu du mal à comprendre au début.

Nous avons été relégués dans la petite salle du fond. Dont on nous a bientôt sortis car nous faisions trop de bruit et je ne parle pas des allées venues jusqu’à la fontaine, au pipi room, au robinet.

Veux-tu qu’on déplace l’atelier en un lieu plus tranquille, m’a-t-il été demandé ?

Surtout pas.

Nous n’allons pas nous contenter de sculpter, nous allons aussi apprivoiser. Là, nous sommes suspects, parce que nous arrivons comme des garnements, chovavim en hébreu, avec nos copeaux de journal et notre colle, nous ne sommes que bruit et désordre.

Mais nous avons un joker formidable. C’est notre sculpture. Dès qu’elle va commencer à ressembler à quelque chose, le regard sur nous va changer. Nous allons gagner le respect des gens qui nous entourent par notre travail et d’ici deux mois, tout le monde voudra nous aider.

Mes petits diables étaient aux anges.

Je dois reconnaître que je me suis un peu trompée. Le respect, nous ne l’avons pas gagné en deux mois. Il ne nous a pas fallu plus d’un mois pour instaurer une authentique relation d’amour…

Que tous soient ici remerciés.

Notre oeuvre sera exposée dans le lobby de la mairie de Tel Aviv à partir du 16 novembre et jusqu’au 23 novembre prochain.

Vernissage mercredi 15 novembre 2017 à 18:00

Mairie de Tel Aviv. 69 rue Shlomo Ibn Gabirol. תל-אביב-יפו.