J’ai tendance à être assez indulgent avec les joueurs et entraîneurs de foot professionnel français quand ils se mettent le pied dedans dans une interview.

On forme les joueurs à développer leurs compétences physiques, tactiques et stratégiques du jeu, pas à être porte-parole pour l’ONU.

Les centres de formation ne sont pas les universités de Première Division NCAA des Etats Unis d’Amérique, ils ne font pas football/anthropologie, leur réalité et leur avenir sont beaucoup plus liés à leur réussite sportive immédiate qu’à des formations de haut niveau universitaire.

Alors au nom de Frank Ribery, arrêtons d’être hypocrite.

Je vous avoue qu’à l’origine, cette façon de penser a influencé ma manière d’interpréter les paroles de Willy Sagnol.

Je pensais, sans même avoir vu sa réponse en vidéo, que ses propos n’étaient pas racistes même s’ils jouaient sur des compétences physiques généralisées, et reflétaient plus une mauvaise juxtaposition de termes qu’une véritable insinuation d’infériorité raciale.

En gros, oui bon il est entraîneur de Bordeaux, peut être que Lilian Thuram et sa fondation devraient mener une formation pour les entraîneurs et joueurs dans le politiquement correct (bon courage) mais tournons la page avant que cela ne devienne quelque chose que cela n’est pas, dans l’échelle des choses c’est tout aussi fondamental que le livre de Nabila.

Mais j’ai ensuite regardé l’entretien, et ce que fait Willy Sagnol est bien du racisme, et qui plus est de la discrimination avérée puisqu’il dit clairement qu’il recrutera moins de joueurs “africains” du fait de leurs compétences limitées et de leurs lacunes.

Je suis sur qu’il a plein d’amis noirs et que cela ne pose aucun problème au quotidien, mais cela m’a amené à me poser une autre question. La réaction de Willy Sagnol, raciste dans le texte, me semblait refléter un certain ras-le-bol.

Sa déclaration m’a d’un coup parue comme une provocation (« tant que je serais entraîneur de Bordeaux »), et je me suis demandé est-ce que les paroles de Willy Sagnol reflètent le racisme personnel de l’entraîneur bordelais, ou est-ce que cela reflète le racisme inhérent dans le recrutement du football français et international en Afrique ?

Le plus gros problème du football français depuis une vingtaine d’années maintenant est la fuite des joueurs vers des clubs plus offrants suite à L’arrêt Bosman de 1995, et la fin des quotas sur les joueurs étrangers imposés par l’UEFA.

Dans la foulée l’arrivée de joueurs africains “moins chers” est montée en flèche, même si la réalité est que les joueurs noirs africains évoluent sur les gazons européens et français depuis les années 1930. A ce moment-là ils étaient citoyens coloniaux, certains évoluaient même en équipe de France, tel le fils de Blaise Diagne. (Lisez cet article, je vous en supplie, il est long mais c’est une étude fascinante et extrêmement détaillée sur l’évolution des étrangers dans le championnat français depuis l’entre deux guerres)

Certains clubs ont des centres de recrutement non-officiels en Afrique, à la recherche du jeune prodige correspondant aux qualifications statistiques décrites par Sagnol : grand, costaud, combatif, ne coûte pas un rond, qui peut être amené en centre de formation à moindres couts et s’il n’aboutit à rien tant pis pour lui. Ce genre de pratiques donne vie à un réseau de faux centres de formation en Afrique et à des cas d’adolescents trafiqués sur la base de fausses promesses puis abandonnés dans le Sahara, ou laissés pour compte clandestinement en France sans aucun soutien, et sans le sou.

L’historien Paul Dietschy, expert dans l’histoire du sport et du football en particulier le dit très clairement : les joueurs africains sont principalement recrutés sur la base de leur physique. Ça n’est pas la première fois que cela arrive historiquement, mais au moins cette fois ils sont payés.

La statistique ne ment pas disait le « once and future » président Sarkozy, et comme vous pouvez le constater par les graphiques suivants :

unnamed-4Sources : sites officiels des clubs : Infographie : RTL.fr (voir lien plus haut sur la citation de Paul Dietschy pour une image plus nette des graphiques)

Le nombre de joueurs africains en France est presque le double du total de joueurs européens et sud américains, et représente la plus forte progression de joueurs sur le sol français depuis les années 80 (courbe jaune).

En lieu de choisir les meilleurs, les recruteurs français recherchent des spécimens, ce qui perpétue les stéréotypes, et renforce l’image négative et limitée du joueur « africain » et par extension du joueur « noir », même si il est évident qu’à 24% des joueurs en 2010, le football français est devenu dépendant des footballeurs africains qui lui permettent de rester a flot professionnellement et compétitif économiquement.

Compte tenu de tout le précité on peut parler de dumping footballistique motivé par des stéréotypes raciaux et l’appât du gain.

Revenons-en à Willy Sagnol, son ras le bol-cum-coup de gueule raciste est une espèce de résistance à l’afflux de joueurs africains dans le championnat français depuis trente ans, j’imagine que beaucoup d’entraîneurs se voient imposés des joueurs par les clubs parce qu’ils leurs coûtent effectivement moins cher et que ces joueurs sont recrutés sur des compétences physiques limitées.

C’est normal que Willy Sagnol en ait marre, mais il ne se rend pas compte que sa réaction reflète quelque chose de plus profond dans la mentalité du football français et plus précisément ses méthodes de recrutement qui sont empreintes de racisme.

Je laisse la place à Lilian Thuram, pour que cette question soit débattue au sein de la FFF, parce que si on s’arrête à Willy Sagnol, on ne fait que taper sur un bouc émissaire qui reste un des entraineurs les plus sympathiques du football français.