Saül Friedländer est probablement l’historien le plus connu et le plus sérieux de la Shoah, dans la mesure, toutefois, où l’intelligence humaine, soumise aux exigences de la science historique, est à même de rendre compte d’une tragédie qui dépasse les frontières de l’imaginable.

Dès que l’on décide de rendre compte d’un ouvrage sur ce drame sans égal, unique, de l’histoire de l’humanité, les superlatifs s’imposent tout naturellement à notre discours, même quand on cherche, comme le fait l’auteur, à coller aux faits, à sacraliser les pièces d’archives et à jeter un regard sur soi-même, afin de savoir déjouer la ruse de l’inconscient qui, souvent, à notre insu, tient la plume.

Friedländer n’a jamais caché qu’il avait eu des problèmes psychologiques, qu’il avait suivi une analyse du temps où il enseignait à Genève. Il a même proposé dans certains ouvrages des essais d’interprétation psychanalytique de l’antisémitisme nazi.

Il avait jadis, dans les années soixante-dix, fait son profit de certaines caractéristiques de la personnalité d’Hitler, qui prit le nom du mari de sa mère, étant dans l’ignorance de l’identité de son père biologique. Avait-il eu connaissance d’une origine juive cachée et hautement embarrassante ? Nul ne peut le dire avec certitude, mais cette haine paraît vraiment inexpiable.

Mais dans le présent ouvrage, d’une lecture passionnante, clair et fourmillant de détails inédits, l’auteur fait une sorte de rétrospective, centrée autour d’un autre ouvrage de sa production, Reflets du nazisme (1983).

Avant d’en dépouiller le contenu, formulons une remarque qui ne nous est inspirée ni par l’apologétique ni par je ne sais quelle victimologie.

Au fond, si des historiens juifs tels Friedländer, Hilberg ou Lanzmann ne s’étaient pas emparés du sujet, qui en aurait parlé ? Certainement pas les historiens allemands dont certains, comme le montre Friedländer, commençaient à chercher des échappatoires, formulaient des comparaisons hasardeuses entre Hitler et Staline, allant jusqu’à dire à peu près ceci : Le goulag fut l’original, Auschwitz la copie.

D’autres n’ont pas hésité à dire, en guise de justification, qu’Hitler était obsédé par sa lutte contre le bolchévisme, jadis incarné par une écrasante majorité de l’élite juive d’URSS et de l’Europe de l’Est, en général.

On pensait échapper ainsi à l’intégration ou à la qualification de ces douze années (1933-1945) qui ont compromis à tout jamais la relation de l’Allemagne avec les juifs et le reste du monde tout entier.

Soyons clair : les juifs ne plaident pas ni n’ont jamais plaidé pour une culpabilité collective du peuple allemand, à travers toutes générations, Après tout, la tradition prophétique juive a introduit l’idéal de l’individualisme religieux dans le chapitre XVIII du livre d’Ezéchiel, où il est dit clairement que le fils ne paiera pas pour les fautes du père et inversement. La conscience individuelle de la personne est née dans ce texte.

Les juifs veulent simplement que l’on regarde les choses en face et que l’on ne maquille pas l’Histoire.

Celle d’un régime essentiellement criminel qui a tout sacrifié à sa haine viscérale des juifs, au point même de perdre la guerre car il continuait à concentrer ses forces armées dans des tâches génocidaires au lieu de tout miser sur l’effort de guerre.

Dans Reflets du nazisme (1983), cité plus haut, l’auteur analyse les représentations artistiques, historiques et littéraires de ce régime dictatorial et génocidaire.

Il rappelle qu’à l’origine, il n’entendait pas du tout suivre la voie qu’il a fini par suivre et sa thèse, préparée à Paris à la Fondation des sciences politiques, portait sur l’entrée en guerre des USA.

Et Friedländer raconte une anecdote absolument incroyable qui détermina (il emploie ce verbe) sa vie.

Alors qu’il préparait un travail sur le Vatican durant la guerre et qu’il consultait les archives à Bonn (Pie XII et le troisième Reich), il prend connaissance fortuitement d’une pièce d’archive qui avait été mal classée et qui, de fait, n’avait pas à se trouver là…

Datée de décembre 1941, donc en pleine guerre et alors que les massacres allaient bon train, le Vatican demandait à l’orchestre de Berlin qui allait se produire les semaines suivantes à Rome, de venir jouer Parsifal de Wagner dans les appartements privés du pape Pie XII…

Cette découverte précipita le jeune chercheur dans un désarroi inimaginable : comment le chef spirituel de l’Eglise catholique pouvait-il, en cette période si sombre, solliciter une telle faveur, de la part des autorités nazies ?

Finalement, le concert n’eut jamais lieu, mais le malaise demeura. A la même époque, vers 1963/64, le cinéaste Hochhut publiait « Le vicaire », un film qui s’en prend à l’attitude du Vatican à l’égard des juifs pendant la guerre. Certains historiens sont d’avis que le pape était obsédé par le bolchevisme que Hitler justement combattait de toutes ses forces…

C’est donc un hasard, un pur hasard, qui guida la voie du chercheur, lui-même rescapé de la Shoah puisque ses parents l’avaient remis à une institution religieuse catholique avec l’autorisation formelle de le convertir à la foi chrétienne.

Les parents qui avaient tenté de franchir la frontière suisse furent remis aux Nazis qui les exterminèrent dans un camp de la mort. La vie du jeune Saül n’a tenu qu’à un fil. N’était le pressentiments des parents, l’enfant les aurait accompagné dans la mort.

Cette décision de permettre la conversion de l’enfant au catholicisme peut paraître incompréhensible, pourtant elle donna lieu à des controverses à l’époque : devait–on accepter une mort certaine ou sauver sa vie en changeant de religion. Le choix entre le martyr et le baptême.

Tous les rabbins n’étaient pas d’accord sur une même solution. Mais pour Friedländer, ce fut probablement ce qui le décida à devenir ce qu’il est devenu : un professeur d’histoire à l’Université Hébraïque de Jérusalem en 1967. Avec pour centre de gravité de ses recherches, la Shoah.

En l’étudiant, il effectuait une sorte d’introspection qui allait durer toute une vie.

Comme il le reconnaît lui-même, Friedländer n’a pas eu de maître, il s’est formé tout seul, à force de persévérance et d’obstination, contrairement à un autre très grand historien de la Shoah, Raoul Hilberg, qui développa les thèses de son mentor Franz Neumann, auteur de Béhémot en 1944.

On discerne quatre piliers majeurs qui ont perpétré ou rendu possible la Shoah dans son ensemble : l’armée
allemande, le parti nazi, la bureaucratie et l’administration et enfin le secteur économique, venu en soutien de l’ensemble.

Chemin faisant, Friedländer souligne les exigences du métier d’historien. Il distingue nettement entre ses Mémoires et ses travaux historiques purs. Soucieux de ne pas se leurrer sur son propre projet, l’auteur évoque cette zone crépusculaire (twilight) où la mémoire subjective le dispute à l’investigation historique proprement dite.

Il renvoie d’ailleurs au livre publié par Pierre Nora en 1987, Essais d’égo-histoire.

Friedländer prend vraiment conscience du problème que représente l’interprétation historique du nazisme lors de la projection du film de Hans-Jürgen Syberberg, « Hitler, un film d’Allemagne », projeté à la cinémathèque d’Israël, et suivi d’un dîner chez la directrice de cette institution.

Cela donnera à l’historien juif la possibilité de critiquer les vues du cinéaste allemand. Mais en 1990, Syberberg publie un ouvrage au titre suivant : Sur le malheur et le bonheur de l’art en Allemagne, après la dernière guerre.

Friedländer décèle dans l’ouvrage, mais aussi dans certains propos de l’auteur, des remarques antisémites tendant à l’esthétisation du nazisme et à la fascination qu’il commençait d’exercer dans certains milieux…

Le cinéaste allemand s’exclamera lui-même, à propos de l’épisode hitlérien : « mais c’était fascinant ! », une manière de juger grandiose le passage d’Hitler dans l’histoire allemande.

Certains allèrent jusqu’à établir une commune mesure entre l’épopée napoléonienne et les atrocités hitlériennes. Napoléon a ravagé l’Europe, eh bien Hitler n’a pas fait pire que lui… L’Allemagne commençait à vivre une sorte de Hitlerwelle, une vague d’Hitler.

Les choses n’allaient pas s’arranger avec la publication de la biographie d’Hitler par Joachim Fest qui, mine de rien, évacue la nature criminelle du régime nazi. Pourtant, dans ses développements, Friedländer souligne que la Shoah n’aurait jamais pris cette ampleur sans la volonté de cet homme, Hitler, qui en fit le combat de sa vie.

Il a, dit l’auteur, poussé la machine à l’extrême. Et sans lui, l’Allemagne se serait rendue beaucoup plus tôt.

Comme allait le montrer la fameuse querelle des historiens (Nolte, Broszat, etc…) un problème considérable se dressait sur la voie d’une présentation objective, sérieuse de la Shoah ; car chaque fois que les victimes ou leurs héritiers présentaient des documents ou des témoignages, leurs adversaires cherchaient par tous les moyens à les disqualifier.

Il fallut de longues années avant que les historiens allemands n’acceptent d’organiser de grands colloques (notamment à Stuttgart et à Berlin) sur la question. Mais si cela a servi à débroussailler le terrain, on n’avait pas réussi à se mettre d’accord sur la méthode : fallait-il raconter ou expliquer ?

Ceux qui rédigeaient des ouvrages savants ou moins savants passaient pour des littéraires qui ne rendaient aucun service à la reconstitution historique des événements, tandis que ceux qui cherchaient des causes à la Shoah se voyaient eux aussi contestés par leurs adversaires.

Un exemple : beaucoup de lecteurs furent rebutés par la sécheresse des statistiques, par le renvoi aux archives nazies ou alliées.

Les Allemands – et cela est légitime quoique contestable – voulaient jeter le manteau de Noé sur un pan de leur histoire qui en faisait un peuple d’assassins en plein cœur de l’Europe civilisée et chrétienne. Ils redoutaient aussi la division profonde entre les générations des pères et des fils. Dans les familles, les jeunes demandaient au père ou au grand-père ce qu’ils avaient fait ou où ils étaient durant la guerre…

Et puis, il y avait la réponse facile mais indigne : nous ne savions pas, nous n’étions pas au courant, ou bien Hitler était un Autrichien, etc…

Les héritiers des six millions de morts dont un million d’enfants ne pouvaient pas se satisfaire d’une telle réponse. L’historiographe allemande devait donc assumer ce lourd héritage.

Comment rendre compte de l’extermination ? Les moins jeunes se souviennent de la production hollywoodienne « Holocaust » qui fit connaître à des millions de gens, en Amérique notamment, la tragédie vécue par le judaïsme européen. Certes, quelques spectateurs se sont transformés en rescapés imaginaires, façon de vivre l’événement en se disant : heureusement, nous n’y étions pas… mais au moins le mur du silence était brisé.

Un cinéaste allemand avait alors estimé que l’on avait volé son passé à l’Allemagne, il créa la fameuse série télévisuelle « Heimat » qui voulait montrer que l’Allemagne profonde, celle des villages et des bourgs, le pays réel, n’était pas concernée par la folie meurtrière d’Hitler, qu’elle ignorait tout des massacres et qu’au fond, rien n’était venu troubler sa quiétude.

Et le tout en pleine guerre, alors que le front russe enregistrait chaque jour que Dieu faisait des centaines de morts et de blessés allemands. Comment l’Allemagne profonde aurait-elle ignoré la mort de ses fils au combat ?

Pas un jour ne se passait sans de multiples enterrements. L’objectif était clair : imputer à une fine couche de l’élite, à une superstructure nazie, les crimes et en disculper la masse du peuple allemand.

Mais les critiques n’ont même pas épargné le film de Claude Lanzmann, « Shoah », l’homme qui s’est acquis un mérite insurpassable en s’attelant à une telle tâche. Certains ont frappé une formule : Shoah (le film) n’est pas la Shoah (l’énorme tragédie historique).

D’autres ont critiqué l’insupportable centralité de l’auteur dans son film : tout passe par lui, il est partout à la fois, rien ne se dit ni se traduit sans lui ; il rudoie certains témoins ; il accable de préférence les paysans polonais mais épargne bizarrement les gouvernements et les populations d’Europe occidentale…

Friedländer va jusqu’à dire que Lanzmann a réagi comme un juif français, soucieux de ne pas se brouiller avec ceux qui l’avaient aidé.

Par delà ces contestations internes à la mémoire juive sur lesquelles nous ne prenons pas position, Stéphane Bou pose une question cruciale : peut on concilier une mémoire juive de la Shoah avec une mémoire non-juive de cet événement, ou même seulement les rapprocher ?

Il est difficile d’y répondre car là derrière se profile la question de la sensibilité juive. Si j’étais chimiste, je dirais qu’il y a une différence entre la chimie organique et la chimie anorganique… Comment ressentir profondément la Shoah quand on n’a aucune ascendance juive ?

Mais je ne nie pas l’existence d’hommes et de femmes dotés d’une conscience morale parfaite. Citons la phrase de Jean-François Lyotard :

L’extermination est comme un tremblement de terre qui aurait détruit les instruments permettant de le mesurer.

Nous sommes toujours à la recherche des mots justes et du récit adéquat pour le raconter.

Chacun sait ce qui s’est passé en Israël, peu après la fin de la guerre. Les autorités, entièrement préoccupées par la nécessité de produire un nouveau type de juif, fier de lui, prêt à mourir les armes à la main, contrairement aux juifs d’Europe qui sont allés comme des moutons à l’abattoir (l’expression n’est pas de moi) se sont désintéressées de la chose.

C’est seulement graduellement que les choses ont fini par évoluer pour donner un Yom HaShoah ve HaGueboura, précédant le Yom HaZikaron, lui-même suivi de la liesse du Yom HaAtsmaout.

A l’heure où l’image règne en maîtresse absolue dans tous les domaines de la communication, à l’heure où les lecteurs délaissent les dédicaces de leurs auteurs préférés pour faire des selfies, demandons-nous ce que valent les images de la Shoah ou tout simplement si elles existent ?

Peut-on exploiter les photographies évoquant la Shoah ? Par exemple, ces sonderkommandos qui prirent des photos furtivement d’hommes nus marchant vers les chambres à gaz ? S’il y a shoah (le film) il n y a pas d’images de la Shoah…

Friedländer s’interroge un instant sur les archives allemandes et relève un paradoxe qui serait savoureux s’il n’était tragique : les nazis, avec leur manie de tout classer, de tout inventorier, de tout classifier en sont arrivés à se contredire eux-mêmes.

Ainsi, les 4 et 6 octobre 1943, alors que plus aucun doute ne subsistait sur l’issue de la guerre, Himmler tient un discours devant les généraux SS où il insiste sur la nécessité de tenir secrète (unter dem Siegel der Verschwiegenheit) cette entreprise de mort à grande échelle… Mais il tient à ce que son discours soit enregistré !!

Comment le jeune Saül a t il appris la mort de ses parents ? A la fin de la guerre, c’est un prêtre, un père jésuite, qui lui expliqua ce qui s’était passé. Il n’avait alors que treize ans…

Le futur grand historien conclut son propos en disant que la Shoah n’appartient à personne. Personne ne peut s’approprier la Shoah. Mais il souligne une citation de Gustav Meyrink, l’auteur du Golem, que voici : connaissance et souvenir sont une seule et même chose.

Faute de place et comme le texte est déjà assez long, je ne commenterai pas cette si profonde réflexion, pourtant elle tente de limiter la distance entre l’histoire et la mémoire. Le souvenir, c’est l’histoire vécue, c’est la trace que les événements laissent en nous.

Pour finir, laissons la parole à Saül Friedländer :

J’ai suivi malgré moi un chemin et finalement, si je peux dire de manière assez directe, ma vie a été entièrement déterminée par la Shoah, dans mon existence même et dans mon travail.