Mercredi 8 Juin 2016 en plein cœur de Tel Aviv deux Palestiniens originaires de Yatta une petite commune a 8 kilomètres au sud de Hébron, commettaient l’atroce attentat que vous savez tous.

Un audit de la police israélienne mené fin avril avait confirmé ce que beaucoup pensaient, à savoir que le magnifique centre commercial de Sarona était insuffisamment sécurisé.

Ce qui a frappé les observateurs à la vision des images de l’attentat c’est la détermination et l’apparente maitrise des terroristes. Ce qui a fait dire à certains qu’Israël a désormais son Bataclan. En effet on retrouve la même inhumanité dans ces deux monstrueux attentats.

Mais c’est pour d’autres raisons, selon moi, que la situation née de ce fait dramatique est radicalement nouvelle.

Et cela pour deux aspects.

Premièrement, en Israël il est de tradition depuis longtemps que les situations dramatiques, comme celles-ci qui endeuillent le pays, fassent l’objet d’un très large consensus politique. Consensus un peu asymétrique car beaucoup mieux suivi à gauche qu’à droite. Mais formellement la règle veut qu’il n’y ait pas de déclarations politiques imputant la responsabilité de la catastrophe à la classe politique. Et cette règle non écrite remonte à la période maintenant lointaine de la construction de l’Etat d’Israël. Or le consensus a été plusieurs fois rompu après Sarona.

Deuxièmement, les attentats ont toujours été suivis de représailles de la part de l’état d’Israël et depuis toujours mais surtout depuis une quinzaine d’années ces représailles prenaient la forme de ce que l’on a appelé des éliminations ciblées. Les forces de sécurité israéliennes frappaient ainsi partout dans le monde. Cette approche montrait que l’état israélien considérait que la responsabilité de ces actions était imputable aux leaders palestiniens et leur envoyait un message clair : « Vous n’êtes à l’abri nulle part » en creux il envoyait à la population palestinienne le message « vos héros ne sont pas invulnérables et vous méritez mieux qu’eux ».

Or depuis quelques temps le gouvernement a abandonné ce type de représailles au profit d’actions plus symboliques et plus collectives. Faisant peser ainsi la responsabilité des attentats sur la totalité de la population palestinienne. Je ne suis pas habilité à émettre un jugement sur cette stratégie, seul l’avenir nous dira si cette approche est efficace. Néanmoins on doit noter à l’étranger ces pratiques sont jugées très sévèrement.

Le consensus

Pour nous, fortement imprégnés de cette culture de la division qui prévaut en France, le consensus israélien est presque incompréhensible (encore que les attentats aient produit un consensus fort en France aussi). Certains y voient de la faiblesse ou un manque de convictions. Il est le produit d’un immense attachement au pays, un patriotisme accentué par les attaques permanentes dont fait l’objet l’Etat d’Israël, mais il est aussi le résultat de l’Histoire d’Israël qui a connu dans son passé lointain plusieurs guerres civiles et dans un passé plus récent a maintes fois frisé la guerre fratricide.

Rappelons-nous que Ben Gurion surnommait Jabotinsky Vladimir Hitler, que Begin et Ben Gurion se sont livrés à travers l’Irgoun, le Etzel, le Lehi, le Stern d’un côté et la Histadrout qui contrôlait la Haganah et le Palmach d’un autre côté, une véritable guerre. L’Indépendance d’Israël sous l’autorité de Ben Gurion et l’unification de Tsahal marquait la victoire démocratique, militaire et politique de la gauche qui restera au pouvoir près de 30 ans. Un des moments ou la tension entre les deux blocs atteint son paroxysme fut l’épisode de l’Altalena [1] au cours duquel Menahem Begin qui était sur le bateau faillit perdre la vie.

Un vieil israélien de la droite radicale dit à ce sujet : « On a oublié de mentionner que la plupart des officiers de Tsahal refusèrent l’ordre du dictateur Ben Gurion de tuer des Juifs. Seul le lieutenant-colonel Yitzhak Rabin donna l’ordre de bombarder au canon l’Altalena. C’est la raison pour laquelle les Israéliens de droite ou religieux refusent de participer aux commémorations de la mort de Rabin. Enfin pour les Juifs religieux il s’agit d’une punition divine » Midah keneged midah « Rabin est mort parce qu’il est le dirigeant israélien qui a donné l’ordre de tuer des Juifs. »

Un membre de Avoda rétorque : « Ne l’oublions pas, nous sommes porteurs d’une pénible mémoire collective. Nul d’entre nous ne se sent prêt à tenter le diable de la scission, à déchirer un corps plein de cicatrices. La guerre civile n’aura pas lieu, aucun organe ne jettera l’autre en pâture des nations sauvages !  Mon optimisme peut vous sembler exagéré, de prime abord, mais il se justifie parfaitement par l’amour incommensurable que nous nous portons envers et contre tous les aléas de notre Histoire passée et contemporaine. »

Ben Gurion de son côté justifiera son geste par la raison d’état et ces mots devenus célèbres : « S’il n’y a plus d’une armée, il n’y aura pas d’État. Aucun pays ne peut supporter que des gens particuliers ou une organisation privée introduisent des armes, même en petite quantité, sans l’autorisation du gouvernement. »

Pour ma part, je crois qu’à gauche on est traumatisé jusqu’à la culpabilisation par le drame de l’Altalena alors qu’à droite on est dans la vengeance et la revanche.

Je crois aussi qu’Israël est profondément marqué par les différents clivages qui traversent sa population et craint terriblement un conflit interne. Lors de l’évacuation de Goush Katif au sud-est de la bande de Gaza en septembre 2005 nombreux étaient les Israéliens qui craignaient une insurrection grave. La personnalité de Ariel Sharon et sa popularité ont sans doute contribué à éviter le pire.

Ces raisons font que par-delà les désaccords politiques qui peuvent être extrêmement profonds une forme de consensus sur les affaires de sécurité prévaut. On l’a parfaitement observé pendant toute la crise avec l’Iran ou pour ne pas affaiblir la parole d’Israël tout le monde s’est rangé derrière la position du Premier ministre même si certains la trouvaient excessive.

Ce consensus n’est pas complet car à droite on ne le respecte pas toujours comme l’illustra la campagne de dénigrement systématique de Yitzhak Rabin. L’assassin de Rabin et ceux qui ont armé sa main ont-ils pensé à l’Altalena et aux victimes de cet affrontement entre Juifs ?  Des militants du Kach [2] ont déposé une stèle sur laquelle sont gravés ces mots étranges : « Pour toujours aux victimes de l’Altalena. Puisse Dieu venger leur sang. Ni oubli ni pardon. »

Quand celui qui allait être le Premier ministre, Benjamin Netanyahu accusa le gouvernement d’être « déconnecté de la tradition juive et des valeurs juives ». Netanyahu s’adressa aux contestataires d’Oslo au cours de manifestations où étaient agitées des pancartes et affiches représentant Rabin dans un uniforme nazi SS ou dans le viseur d’un sniper pour les encourager. Rabin accusa alors Netanyahu de provoquer la violence, ce que ce dernier nia énergiquement.

Le moins que l’on puisse dire c’est que la droite ne fait pas toujours preuve de solidarité.

C’est ce que suggère habilement Yitzhak Herzog dans de récentes déclarations (cela n’engage que moi) quand il dit « je n’ose imaginer ce qu’auraient dit Messieurs Netanyahu et Libermann d’un tel évènement s’ils avaient été dans l’opposition »

Le Maire de Tel Aviv, Ron Huldai a quant à lui rompu ce consensus pour une bonne et une mauvaise raison

« Nous sommes sans doute le seul pays au monde, où une autre nation est sous occupation sans aucun droit civique », a-t-il déclaré. « Vous ne pouvez pas maintenir les gens dans une situation d’occupation et espérer qu’ils vont conclure que tout va bien. »

Ron Huldai a ajouté que « personne n’a le courage » de faire la paix avec les Palestiniens et il a demandé de tenter de conclure un accord lorsque les attaques se seront calmées.

« Il y a eu une occupation qui dure depuis 49 ans, dont j’ai fait partie, et dont je connais la réalité, et je sais que les dirigeants ont besoin de courage pour ne pas se contenter de parler. »

« Nous devons montrer à nos voisins que nous avons véritablement l’intention de revenir à une réalité avec un État juif plus petit, avec une nette majorité juive. »

La mauvaise raison : D’abord on ne peut pas excuser ce type d’agissements, ils sont le résultat d’une barbarie intolérable. Je ne suis pas convaincu par ailleurs que les terroristes étaient motivés par l’indépendance de la Palestine et en outre que l’existence d’un Etat palestinien aurait évité un tel attentat. Il est certain que la situation favorise des complicités au sein du peuple palestinien mais les motivations d’un nombre croissant de terroristes sont purement racistes.

Les terroristes du Bataclan et ceux de Sarona sont de la même trempe : des fanatiques animes par Thanatos. Alors le statu quo de Cisjordanie (Judée Samarie pour certains) ne simplifie certes pas les choses mais dire qu’il est la cause unique est un autre débat.

Mais Ron Huldai pointe aussi une bonne raison. Depuis toujours les attentats ont donné lieu en représailles à des « éliminations ciblées ». Les ordonnateurs possibles de ces attentats, les responsables des différentes milices palestiniennes comme le Tanzim, les brigades Al Aqsa pour le Fatah ou les brigades Izz al-Din al-Qassam pour le Hamas sont les cibles.

Citons en vrac depuis 1996 la spectaculaire explosion du Cheikh Ahmad Yacine, l’élimination de l’artificier du Hamas Yehya Ayache, l’empoisonnement de Khaled Mechaal, l’un des membres fondateurs du Hamas ensuite ranimé par des médecins israéliens, Salah Chéhadé, chef des Brigades Ezzedine al-Qassam, Ismaïl Abou Chanab, l’un des co-fondateurs et principaux dirigeants politiques du Hamas, le nouveau chef du Hamas Abdelaziz al-Rantissi, Ezzeddine Cheikh Khalil, Jamal Abou Samhadana, Nizar Rayan, Saïd Siam, Oussama Hamdane, Mahmoud Abdel Raouf Al-Mabhouh, Kamal al-Nayrab, Zouheir al-Qaïssi, Ahmad Jaabari.

L’ancien ministre de la défense Moshe Yaalon était plutôt favorable à ce type de représailles mais depuis quelques mois le gouvernement privilégie des sanctions collectives pour chercher à responsabiliser l’ensemble du peuple Palestinien et sur ce point Ron Huldai a raison ces sanctions sont de l’huile jetée sur le feu.

Bas du formulaire

La rupture du consensus par le père de Ido Ben Ari, une des victimes

Lors de la lecture à l’enterrement d’une lettre écrite à la main, Avi Ben Ari, le père d’Ido a exhorté le gouvernement à trouver une vraie solution au conflit qui doit cesser de causer « souffrance, haine, désespoir et terreur. »

« Nous ne voulons pas la vengeance », a déclaré le père d’Ido. « Nous exigeons une solution, pour qu’il n’y ait plus de victimes à l’avenir », a-t-il imploré.

« Et encore une réunion du Cabinet. Ils vont construire des clôtures, des points de contrôle, démolir les maisons et rendre la vie plus difficile. Leurs mesures provoquent la souffrance, la haine, le désespoir, et de plus en plus de gens rejoignent le cycle de la terreur », a-t-il poursuivi.

« Une solution est nécessaire, il ne suffit pas de dire que nous tendons la main vers la paix, et de se lamenter qu’il n’y a personne pour faire la paix », a-t-il affirmé.

« Cela fait 49 ans que vous essayez de résoudre le conflit de manière tactique, en vain. Il est temps d’envisager une solution stratégique », a-t-il demandé.

« Aujourd’hui, la vie de ma famille a été détruite et ne sera plus jamais comme avant », a-t-il ajouté.

La position de Shalom Archav

Dans l’éloge de son militant Dr. Michaël Feige, victime de l’attentat de Sarona, le mouvement Shalom Ahshav (la Paix Maintenant) a publié un communiqué spécial « Sa mort tragique montre à quel point les divergences politiques profondes qui règnent en Israël quant à la solution du conflit israélo-palestinien ».

Pour un retour du politique

« Nous ne saurions omettre, au moment de publier notre Lettre d’information du 11 juin, d’évoquer l’odieux assassinat perpétré mercredi soir à Tel-Aviv. Nous exprimons une condamnation sans réserve et, cela va sans dire, notre profonde compassion aux familles des victimes.

Cet attentat illustre l’échec du statu quo dans lequel Israël s’embourbe sans prendre la moindre initiative, et atteste de l’impérieuse nécessité d’un retour du politique – dont participe la conférence de Paris sur le Proche Orient ».

Quelles conséquences ?

Les raisons de cette rupture sont multiples. Mais je crois que la raison principale est la nomination de Libermann et l’élimination brutale de Moshe Yaalon. En effet de plus en plus d’Israéliens supportaient mal un gouvernement beaucoup trop à droite et qui tarde à trouver les remèdes sociaux que tout le monde réclame. Mais c’est la loi de la démocratie, ce gouvernement est le résultat des élections de 2015.

Les différents évènements qui ont affecté et divisé Tsahal ces dernières semaines ont montré que le consensus était rompu par les alliés de Netanyahu (Bennett et d’autres extrémistes de droite) et par une partie du Likud. Que le racisme et l’extrémisme étaient le fait de ceux-là mêmes qui sont censés lutter contre : les ministres et le gouvernement.

L’élimination brutale de Moshe Yaalon un modéré et son remplacement par Libermann semble être la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Libermann et Bibi vont redoubler de gesticulations médiatiques et démagogiques pour s’attirer un électorat de plus en plus droitier et s’aliéner la majorité de la population palestinienne. Là ou pour isoler les terroristes et les priver de soutiens logistiques il faudrait convaincre le plus grand nombre de Palestiniens que leur intérêt réside dans la Paix.

Plus qu’une maladresse Bibi a peut-être commis une faute politique majeure qui le condamnera à quitter le pouvoir.

 

[1] L’Altalena est un bateau acquis par le ETZEL et qui transportait 800 immigrants et de nombreuses armes. Begin qui dirigeait ETZEL voulait récupérer 20% des armes, il négociait avec Levy Eshkol et Israël Galili qui représentaient Ben Gurion. Certains historiens pensent que les « durs » du Likud projetaient un coup d’état. Ben Gurion décida de mener un bras de fer et le 22 juin 1948 donna l’ordre de couler le bateau a proximité de la plage Frishman de Tel Aviv.

[2] Kach (hébreu : כ »ך) est un parti israélien nationaliste-religieux fondé par le rabbin américain Meir Kahane. Il adhère à une version très radicale d’un courant de pensée ancienne du sionisme, le sionisme religieux. Il a été interdit en 1994 par le gouvernement israélien au titre des lois anti-terroristes. L’organisation est placée sur la liste officielle des organisations terroristes du Canada et des États-Unis et l’était jusqu’en 2009 sur celle de l’Union européenne mais n’y apparait plus en 2010. Baruch Goldstein qui assassinat 29 personnes au caveau des patriarches se réclame de ce parti qui comporte encore des adhérents clandestins.