Hier soir, mercredi 8 juin 2016, nous devions Nicole et moi passer la soirée comme chaque mercredi depuis quelques semaines chez Fauchon (café) au Sarona Market. Au programme notre ami Rony Klein grand spécialiste de la pensée juive planchait sur le thème « Levinas philosophe européen ou penseur juif ? ».

Je suis toujours gêné de participer en ce haut lieu du capitalisme culinaire français à des débats comme si le lieu inhibait le reste de la pensée révolutionnaire que les ans m’ont laissée. Mais au fond qu’importe le lieu et les sandwiches sont si bons …..

Ce qui me turlupinait (emprunt à Yann Moix) c’était plutôt la question « de quoi débattre ? »

La pensée de Levinas est tellement pleine, tellement juste que je ne me sens pas capable de la contredire et encore moins de l’approfondir, de la prolonger. Et puis c’est tellement sérieux et tellement dur …et le polar [1] que j’ai commencé est tellement prenant ! Alors décision on n’y va pas.

« Nicole on reste à la maison ? » (Georges Marchais aurait mis un !). Hypocritement j’ai posé une question dont je connaissais la réponse (car Nicole n’aime pas aller en bus à Sarona car il faut trop marcher).

Alors repas à la maison. Au menu : salades israéliennes, brochettes de pargiot accompagnées de pommes en robe des champs, fromages, salade verte et fruits. Et à la place du débat Levinassien, commentaire contradictoire des nouvelles de la semaine avec mon fils Remi.

Passent la désignation d’Hilary Clinton, les inondations en région parisienne, la probable candidature de Sarkozy aux primaires on s’arrête sur les nouvelles israéliennes ou du moins les nouvelles franco-israéliennes. Un juge français enquête en Israël sur les escroqueries dites au président [2]. Là-dessus on est d’accord. Idem sur l’extension de cette enquête au Forex et aux autres combines principalement gérées par des francophones.

Et puis j’explique que j’ai croisé Daphna Poznanski-Benhamou au consulat. Elle m’a raconté qu’une commune française avait refusé un extrait d’acte de naissance à un franco-israélien au prétexte qu’Israël était un pays blacklisté. Lien avec le logiciel de France Diplomatie qui désormais libelle Israël sous la forme : Israël/Territoire palestinien. Et Nicole qui fait tout en bonne mère juive pour que le débat ne s’envenime pas.

Débat entre le père et le fils :

  • Le père : Israël est un pays reconnu qui a un nom officiel, on (un pays tiers) ne peut pas le modifier. Que diraient les américains si en Israël on appelait les USA : USA/Territoire Navajo ?
  • Le fils : Mais ça n’a rien à voir. Ici il y a des territoires qui sont contestés et on ne peut pas dire : Hébron Israël cela équivaut à annexer Hébron.

Je vous laisse le soin de continuer le débat en vous inspirant de Levinas. Vers 21h40, repas et contesta-disputation terminés, avant de reprendre mon bouquin je jette un coup d’œil sur i24 news et là : L’attentat ! L’horrible attentat !!!

Nos pensées vont immédiatement aux vadrouilleurs de l’esprit [3] qui débattaient à deux pas de Max Brenner chez Fauchon (moins de 30 mètres). I24 nous rassure ils se sont refugies selon eux en cuisine et n’ont pas de victimes. Mais quel choc cela a dû être ? Comment se remet-on d’une telle peur ? Et Rony faut-il l’appeler ou le laisser tranquille avec sa famille. Je choisis la seconde solution. J’envoie un mail à Lina une amie de Florentin. Elle me répond qu’elle est choquée. On le serait à moins. Voilà on a notre Bataclan. J’en suis presque à regretter de ne pas y être allé par solidarité. Eh, oui ici on apprend la solidarité !  Times of Israel titre : En costumes-cravates, les hommes armés ont brisé les espoirs de fin de la vague de terreur des Israéliens.

Ils ont un visage ces hommes ? Levinas y verrait-il la face de Dieu ? D’un Dieu de Haine sans doute !

Je vous laisse le soin d’y répondre car ce n’est pas si simple. Au fond seul Levinas le savait et encore les jours pairs seulement.

Je m’interroge sur la cause de tels agissements même si je sais que s’interroger est la première étape dans un processus d’excuse, mais en tant qu’être pensant j’ai besoin de rationaliser. Fanatisme religieux, fanatisme nationaliste, fanatisme politique, fanatisme raciste, sexiste ?

Tout cela est désormais intimement mêlé. Il pourrait y avoir un état palestinien cela n’empêcherait pas ces fous de tuer. Tuer au nom d’Allah, au nom de la grandeur passée et perdue du Monde Arabe, au nom surtout de la haine des autres. Il va falloir s’y faire : nous avons fabriqué un monde ou la haine, le spectacle et l’argent sont Roi et ici tout autant qu’ailleurs dans le monde.

Une seule solution, un seul remède : la vie, elle seule vaut le coup.

PS : Je viens juste de terminer mon article et je reçois un message de Roger Goldstein que je vous livre.

L’écho du café philo

« L’écho de notre café philo, cette fois, c’était indispensable. Une soirée mémorable, en effet ! Tout avait pourtant si bien commencé ! Comme d’habitude nous avions commandé notre quiche, notre salade ou notre gourmandise, dans notre Café Fauchon, au marché Sarona, dans cette ambiance sympathique où se retrouvent « les vadrouilleurs de l’esprit ».  Le service est agréable, les plats sont raffinés et puis notre professeur de philo, Roni Klein, est là pour nous parler de Levinas.

Il nous raconte ce premier rendez-vous, lui, jeune étudiant encore un peu timide, et Levinas, le plus grand philosophe de l’histoire, qui le regarde avec ce visage plein de bonté et ce regard… Ce regard ! Vous voulez faire une thèse sur moi ? Mais il y a tellement de grands philosophes, pourquoi moi ? lui dit-il avec cette incroyable modestie qui le caractérisait.

Il a puisé dans la pensée juive et dans la philosophie. Il les a réunis, la Grèce et son rationalisme et les juifs et leur espoir infini d’une humanité plus humaine… Le visage de l’autre, nous ne le reconnaissons que parce que nous sommes humains, parce que nous nous sommes imposé une règle de vie. Dans le regard de l’autre, ce que l’on y voit, c’est ma responsabilité envers lui, c’est le commandement « tu ne tueras point ! »… Et puis le débat a tourné autour de la confiance. Comment a-t-il pu, après avoir perdu toute sa famille, tous gazés, brûlés, dans les camps de la mort, comment y a-t-il cru encore et toujours, à cette confiance qui nous appelle à plus d’ouverture à l’autre ?

Et, tout-à-coup, on entend des coups de feu. En Israël, l’oreille reconnait les coups de feu de loin. On ne se trompe pas. On voit, soudain des gens courir à toute vitesse, des gens tiennent leur enfant dans les bras et courent, courent… Et puis quelqu’un crie « Pigoua, Pigoua ! » (Attentat !). Tout le monde se jettent sous les tables, le gérant du café crie « fermons les portes, vite ! » On rampe jusqu’au comptoir des pâtisseries, à l’intérieur du comptoir nous sommes bientôt une quarantaine, à genoux ou assis. Je lève un peu la tête, je suis le périscope du groupe. Qu’est-ce qu’on voit ? Rien.

Le quartier, si gai il y a une seconde, est complètement désert, même les chats de gouttière se sont cachés. Puis arrivent des soldats, des hommes en uniforme noir de la sécurité et aussi beaucoup d’hommes en civils, mitraillettes au point, ça courre, ça cherche… Le patron du café appelle le gérant. Oui, j’assume, ne vous inquiétez pas, les portes sont fermés on est cachés derrière le comptoir. Non, mettez-vous dans les cuisines, vous serez plus en sécurité.

Nous voilà au pas de course à foncer dans les cuisines, une main aide une dame qui a du mal à marcher, une autre aide un monsieur à se relever. On est derrière les portes blindées des cuisines, ouf… Les téléphones appellent de partout. Non ça va, on est en sécurité maintenant. On nous demande de sortir du café, on nous parque près d’une autre sortie du marché Sarona, dans les couloirs arrière d’une petite buvette. Le patron ramasse les verres de tous ceux qui sont partis en courant, l’addition ce sera pour une autre fois… Il nous propose de l’eau ou de la bière en s’excusant qu’il ne fait pas de boissons chaudes, on attend, les téléphones sonnent de partout de plus belles…

Une heure plus tard, enfin, on nous libère. On s’embrasse et  on se dépêche de rentrer chacun chez soi…  Et moi, la laïque, l’agnostique, je prie, oui je prie, pour que Levinas ait un jour raison… »

[1] Par le sang de l’ermite de Martin Solanés emprunte a la médiathèque de l’Institut français

[2] Voir www.police-nationale.interieur.gouv.fr

[3] Un groupe francophone crée par Roger Goldstein