12 journalistes, dessinateurs et collaborateurs de Charlie Hebdo, journal satirique anarchiste, provocateur et bourré de talents, le concierge de l’immeuble du journal, et deux policiers de garde, ont été assassinés par trois terroristes après une fusillade à l’arme automatique à Paris.

C’était le matin de la conférence de rédaction de rentrée, à l’issue du second Conseil des ministres après les fêtes.
 Aujourd’hui, le président de la République française a décrété un deuil national de trois jours.

Dans cette affaire, je propose aux esprits ici présents, en tout cas parmi ceux qui s’intéressent à ce fait majeur en Europe (et auquel on pouvait s’attendre, le chien ne mordant jamais par surprise) d’écouter ce qui n’est pas dit et de lire entre les lignes ce qui n’est pas commenté.

Entre les mots rengaines : « amalgame », « stigmatisation », « liberté»,
« république », « infâme », « barbarie », (les mots de « mort » « injustice » et « horreur » manquant de lyrisme, sans doute, comme ceux de « criminels » et « assassins », sous-employés et moins fédérateurs que «obscurantistes», « terroristes » et  « fondamentalistes »), on déchiffrera ceux qui ne sont pas prononcés, en observant l’absence quasi absolue de compassion et de lecture analytique des médias audiovisuels qui inaugurent le selfie et l’instantané video-smartphone du XXIe siècle dans un pays qui se croit à l’abri du réel depuis 30 ans et ne parle des guerres et des tours qui tombent que lorsqu’elle sont ailleurs et teintées d’exotisme.

Assurément, le massacre de yazidis, qui ne font pas rire, rapporte moins que celui de caricaturistes populaires et connus des salons de coiffure et des agences de publicité. Faire rire ? Trop tard.

Je me souviens des policiers disant il y a peu encore que jamais en France on ne pouvait voir circuler dans les rues des armes en vente libre et encore moins des armes de guerre. Trop tard.

Et que jamais en France on ne saurait faire « d’amalgame » religieux, politique, nationaliste ou quoi que ce soit… Trop tard. Jamais ?

Trop tard !

On rappellera que la France est le pays d’Europe occidentale le plus touché par les attentats narco-politiques et politico-religieux (Corse incluse), que ni son discours politique ni sa pensée ni sa diplomatie ni sa structure idéologique, ni ses hauts fonctionnaires, à part ceux chargés de la Surveillance du Territoire, n’en ont rien tiré, et que sa presse s’effondre dans la vacuité de l’anecdote technico-socio-policière et le copinage corporate plein de clins d’yeux et de larmes confraternelles.

Tout ce que nous entendons d’officiel est souvent vain et d’une profonde démagogie. « Rien n’est fait et tout le contraire ». La récente actualité parlementaire en est la preuve.

Pas d’amalgame..?

On aura observé que derrière la correspondante de BFMTV au travail en direct ce matin du 8 janvier dans le XIe, devant le siège de Charlie s’agitaient, rieurs, quelques jeunes « sympathisants » pour qui tout cela n’est qu’un jeu de plus et une occasion de passer à la télé, bardés de gestes obscènes et de « V » victorieux.

Personne ne l’aura relevé, personne n’aura soufflé mot à cette journaliste rivée sur l’objectif qu’elle était devenue en quelques secondes un VECTEUR. « V » comme vecteur et non plus « R » comme Reporter.

C’est entre autre là, aussi que le bât du replay, du copinage idéologique, de la légèreté professionnelle des politiques et du non-dit médiatique blesse. Un rassemblement populaire… Pour dire quoi qui ait du sens ?

Qui se souvient de la rue Marbœuf, de la rue Copernic, de la rue des Rosiers, de la rue de Rennes ? du RER ? Et plus loin ?

Qui se souvient de Jérusalem dont personne ici n’a parlé ?  Qui pérore sur Joué-les-Tours, pleure sur Créteil ? se lamente sur Sarcelles ? Se rappelle de Bruxelles ? Et avant-hier, du Yemen (30 morts dimanche dernier) ?

Qui ce soir sur nos écrans rend hommage aux policiers morts et au militaires qui ne font plus la Une de rien et dont on réclame le retour comme on réclame l’arrêt d’un traitement médical douloureux ?

Qui a parlé ce soir, dans la « presse populaire » (c’est-à-dire la presse des gens) de la rencontre des responsables religieux – cible privilégiée du défunt et regretté Charlie – avec tout de même le président de la République de la France, et qui auraient peut-être eu des choses intéressantes à dire…. Rien n’en a filtré. Pourquoi ?

Il manque encore d’entendre une vérité sur ce que lisent et voient les jeunes français musulmans sur leurs écrans. Ils ne lisent plus, ils ne parlent pas. On le sait, on le tait.

Il suffit d’ouvrir ici beaucoup de pages de réseaux sociaux et de sites officiels pour voir la violence antijuive, les commentaires fielleux, le sentiment antifrançais et antioccidental en général – le plus souvent d’ailleurs servi par les premiers intéressés – très à la mode et largement cultivés par les décisionnaires étatiques qui clament « unité ! Liberté ! » d’une langue et « chacun chez soi et la République pour tous ! » de l’autre.

Il faut savoir ce qu’on veut. En France, ce n’est pas le cas. Les crimes et délits antisémites, racistes, qui sont en inquiétante augmentation comme partout en Europe, les attentats idéologiques et politiques, qui conduisent à la tolérance terroriste par effet d’effroi général, devraient être lourdement punis de fermeté.

Ce n’est pas systématiquement le cas.

Il y a chez beaucoup de thuriféraires de la liberté, une haine de la liberté. une peur de la liberté. Une peur de l’autre. Derrière de jolis mots, des termes ronflants, des idées généreuses.

Comment peut-on d’une main stipendier Israël avec le premier des culots, sans limite, sans « retenue », sans discernement et à tout propos, et dénoncer de l’autre les « amalgalmes », les « passages à l’acte » (vocabulaire passé du psy au comptoir) ?

Qui parmi les aboyeurs de paix désire vraiment la paix? Qui parmi les dessinateurs et caricaturistes ? De qui faudrait-il faire la caricature ? N’est-il pas venu le temps de cesser, pour une fois, le cynisme et la moquerie ? Et pour les journalistes hexagonaux, d’avoir le courage éditorial de remettre en question leur quadrature professionnelle ? De s’intéresser davantage aux pays qui n’intéressent pas leurs annonceurs, aux faits qui n’intéressent pas, pensent-ils, leur public ?

C’est une société endormie dans les palabres misérabilistes de crise, satisfaite d’une ‘liberté que nul ne paie plus aujourd’hui, hormis quelques journalistes comme ceux-ci et quelques militaires comme ceux-là, que les coups de feu et les coups de sang du monde viennent réveiller en claquant.

Qui aura, dans ce pays, le courage de dire autre chose que ce que tout le monde a envie d’entendre, à part les déclamations de « solidarité » teintées d’esprit commercial et de « fraternité » de classe…? Quelque chose de vrai… De juste.

Il y a là pour les « intellectuels » français leaders d’opinion (pléonasme ?) qui colorent la pensée politique française et annihilent tout débat contradictoire et libre, un défi contre leur conservatisme qu’ils ne sont pas près, on le voit dès maintenant, de relever. Ils sont sommés de changer de têtes de turc, de cible et de centre de gravité. Ils ne le feront pas. Ils viseront toujours aussi bas. Vers l’idéal du tout ne vaut rien. Un absolutisme comme un autre.

Ce soir je ne suis pas Charlie. Je suis un citoyen blessé. En ce sens, je le reconnais, j’ai beaucoup de chance. Je ne suis pas mort achevé sur le bitume du boulevard Richard Lenoir ou sur le parquet de la synagogue Bnei Torah de Har Nof à Jerusalem (événement quasi passé sous silence en France).

Non, le Prophète n’est pas « vengé ». Il est blessé et son « pronostic vital » est engagé, comme disent les journalistes copieurs de PV médico-judiciaires.

Une sanglante et rémanente trahison qui pétrifie dans le silence les musulmans de France en leurs représentants dont nul ne sait ce qu’ils pensent vraiment, tant ils sont pris entre le sécularisme républicain assimilateur et une forte demande identitaire et aussi spirituelle que leurs accointances politiques et leurs liens avec d’autres Etats leur interdisent de satisfaire librement.

Ce soir, l’encre est rouge et la nuit plus noire que jamais.