A l’origine, rien ne semblait prédestiner le jeune Samson-Raphaël HIRSCH à défendre les thèses de la néo-orthodoxie juive dans l’Allemagne du XIXe siècle : ni la pratique religieuse au sein du foyer familial, ni l’enseignement traditionnel reçu lors de sa prime enfance. Son propre père Raphaël Hirsch ne portait pas de barbe et étudiait volontiers le texte biblique, deux signes d’adhésion aux idéaux de la Haskala, l’équivalent des Lumières juives.

Dès son jeune âge, Hirsch allait embrasser la carrière rabbinique, quitter la prestigieuse université de Bonn sans avoir achevé son doctorat, et se muer en un redoutable tribun qui livrera le combat d’une tradition juive menacée de toutes part ; par les partisans du libéralisme et de la réforme mais aussi, selon Hirsch, par le clan d’une orthodoxie pure et dure, repliée sur elle-même et incarnée par des rabbins d’origine polonaise qui se voulaient le dernier rempart de la halacha contre l’esprit des Lumières.

Ces hommes se montraient peu soucieux d’intégrer à leurs conceptions religieuses les conquêtes de la science et de la technique et se reconnaissaient volontiers dans la formule exacerbée d’un Moïse Sofer (ob. 1839), dit le HaTa ”M Sofer (Hiddusché Torat Moshé) : « hadash assur min ha-Tora » [La Tora interdit toute innovation…]

Pour un jeune juif né dans l’opulente ville de Hambourg, digne héritière d’une prestigieuse tradition de l’Allemagne du Nord où les communautés juives, même séfarades, étaient représentées depuis des lustres, le judaïsme ne pouvait se présenter que sous les couleurs séduisantes de l’ouverture d’esprit et de la curiosité intellectuelle sans que ces deux exigence ne déparent le moins du monde une âme juive sérieusement mise à mal par des Lumières devenues ennemies de la religion et par un héritage mensdelssohnien largement déformé par des héritiers parfois peu scrupuleux. 

C’est donc tout naturellement que le jeune Hirsch ne fréquentera jamais la moindre yeshiva  –ce que ses adversaires lui reprocheront en stigmatisant sa très légère érudition halachique- et qu’il se rapprochera des rabbins Bernays et Ettlinger, connus pour permettre à leurs étudiants de suivre les conférences de l’Université. Avec le génie qui lui était propre, le jeune Hirsch frappera la formule qui résume à elle seule l’ensemble de son action : «Tora im dérékh éréts» [la Tora et la voie de la terre, i.e. le savoir profane].

La formule originelle, bien connue de la littérature rabbinique ancienne parle de talmud Tora (l’étude de la Tora) et est souvent attribuée à rabbi Juda le Prince, considéré comme le codificateur de la Mishna (Pirqé Abot ch. II et le Midrash rabba sur Nombres § 13 et sur Ecclésiaste § 7). C’est dire quel prestigieux patronage le jeune Hirsch s’en alla quérir pour rénover soigneusement le judaïsme allemand du XIXe siècle.

Pourquoi parler de néo-orthodoxie dans le cas précis de Samson-Raphaël Hirsch ? Pour la bonne raison néo-orthodoxie n’est pas l’orthodoxie pure et simple, si tant est que nous ayons jamais élucidé le sens exact de ce vocable controversé, même de nos jours. La configuration sociale et religieuse du judaïsme d’antan contraignit le jeune Hirsch à se forger des convictions en se frayant une voie entre les partisans d’un rejet pur et simple de la tradition (n’oublions pas que Heine, par exemple, parlait de « jeter le talmud par-dessus bord ») et ceux que le fils du rabbin Bernays, le célèbre philologue de Bonn Jacob Bernays, appellera les “stérodoxes”.

En une phrase, Hirsch entendait véritablement remettre le judaïsme à la page, si l’on veut bien me passer cette expression un peu familière, mais il souhaitait aussi préserver à la religion de ses pères ll’authenticité de son essence : c’est ainsi qu’il dira textuellement, empruntant à la langue française un inimitable jeu de mots : Nicht la foi sondern la loi ist das Wesen des Judentums.

On l’a bien compris, pour être un bon juif aux yeux de Hirsch il ne suffit pas de croire en le Dieu unique, il faut encore et surtout pratiquer les mitswot. Tel est probablement l’axe central de la pensée de Hirsch qui privilégiait par dessus tout une forme d’orthopraxie, c’est-à-dire la juste action religieuse, telle que lui-même se la représentait : fidèle à la halacha,, soucieuse du continuum de la tradition juive, cristallisée autour d’un triple noyau insécable : le Dieu d’Israël, la terre d’Israël et la langue d’Israël.

L’œuvre de Samson-Raphaël Hirsch a surtout pour but de munir l’action d’un substrat de pensée et non l’inverse : je distinguerai d’abord les Dix-neuf épîtres sur le judaïsme, parues à Altona en 1836 et dès l’année suivante une sorte de compilation et de mise à jour du Shoulhan Aroukh, intitulé Horeb ou essai sur les devoirs d’Israël, les commentaires des  Psaumes, du livre de prières et de quelques autres livres bibliques, tous accessibles en langue anglaise et depuis peu, quoique partiellement, disponibles en langue française. Comme tous les constructeurs et les fondateurs d’écoles de pensée, Hirsch avait exposé son programme dans son écrit de jeunesse, Les dix-neuf épîtres. 

Il n’est pas inutile de préciser le contexte et l’arrière-plan intellectuel et communautaire de cet écrit qui se voulait un plaidoyer et un manifeste où un auteur tente d’apporter des réponses aux questions d’un jeune juif qui doute de tout. Mais les Dix-neuf épîtres…  sont aussi une réponse à un célèbre philosophe…

Car en 1783, alors qu’il n’avait plus que trois années à vivre, Moïse Mendelssohn publiait un livre au titre évocateur, Jérusalem ou pouvoir religieux et judaïsme où il exposait sa conception d’un judaïsme éclairé, en paix avec lui-même et en parfait accord, selon lui, avec les idéaux des Lumières. En fait, c’est un exposé ad extra alors que les Dix-neuf épîtres… se veulent un plaidoyer pro domo, une tentative de re-judaïser les juifs et de les ancrer de nouveau dans la tradition ancestrale.

On pourrait presque parler de l’étude d’un contraste. Or, entre les deux parutions quarante-trois années se sont écoulées au cours desquelles la tradition n’avait pas cessé de perdre du terrain en raison d’une crise profonde du discours et du magistère rabbiniques.

Hirsch entreprit donc un travail de reconquête : dans ses premiers postes rabbiniques à Nickolsbourg et à Oldenbourg, il n’est guère sur-employé et occupe très intelligemment ses loisirs studieux. Les communautés dont il a la charge ne débordent pas vraiment d’ambition intellectuelle ni de recherche spirituelle : Hirsch gère le quotidien religieux de sa communauté mais se trouve confronté à de redoutables talmudistes qui subodorent en lui une sorte de rabbin moderniste qui ne souhaite pas livrer sa vraie nature. 

Un jour, l’un des fidèles de Nikolsbourg le traita de siddur lamdan, c’est-à-dire d’expert du livre de prières, injure suprême pour le guide spirituel qui doit être un GéFaT, c’est-à-dire devant maîtriser la Gemara, le Pérush de Rashi et les Tosafot. En une phrase, il se devait d’être un disciple accompli des sages…

En 1851, après dix années d’un pesant calvaire, sonne enfin l’heure de la délivrance : une petite communauté de Francfort sur le Main, désireuse de marquer sa différence vis-à-vis d’un environnement entièrement acquis aux idéaux du libéralisme et de la réforme, décide de se compter et d’appeler auprès d’elle un rabbin encore jeune mais déjà chargé d’une grande progéniture et dont elle sait qu’il partage les mêmes idéaux qu’elle. 

C’est à Francfort que Hirsch donnera toute sa mesure : il consolidera sa communauté qui croîtra à vue d’œil, il la dotera d’une publication hebdomadaire (Yeshurun) envoyée dans tous les foyers de la province qui en font la demande, il arrachera aux autorités civiles un statut de communauté religieuse séparée, il multipliera les sermons rédigés dans un allemand fleuri qu’il affectionne, il attaquera son ancien disciple, le jeune historien Heinrich Grätz qu’il avait pourtant reçu chez lui et traité comme un fils mais qui s’était rendu coupable d’une présentation trop historico-critique de la genèse de la foi juive…

Mais la polémique ne doit pas nous masquer l’apport incontestable d’un homme qui sut revivifier le judaïsme de son temps et le sortir des sentiers battus.  Hirsch se voulait un éducateur et à cet effet il imposa au jeune Grâtz, alors en pension chez lui,  une formation intellectuelle et religieuse digne de l’idéal de la Bildung allemande.

Qu’on en juge : de 4 heures du matin à 6 heures : Etude du talmud et du code religieux Orah Hayyim. De 6 à 8 heures : lectures bibliques et petit déjeuner. De 8 à 10 heures : nouvelle leçon talmud De 10 à 12 : leçon de grec. De 12 heures à 13 : déjeuner. De 13h à 15 : Histoire, latin et physique. De 15 heures à 17 : Mathématiques et géographie. De 17 heures à 18 : récitation des prières du soir. De 18 h à 20 : codes religieux et Bible. Après le dîner, deux heures étaient généralement consacrées à la lecture de textes en hébreu, en allemand, en français et en latin.

Et ce n’était pas tout car Hirsch faisait profiter son jeune protégé de ses propres trouvailles en exégèse biblique : toute l’interprétation symbolique des récits bibliques et des prescriptions religieuses fut livrée au jeune Grâtz avant même que d’être couchée sur le papier…  Hirsch a  donc fait œuvre de rabbin, de commentateur biblique, de sermonnaire, de prédicateur, de publiciste et de guide spirituel.

Mais l’âpreté des combats menés contre des courants rivaux au sein de la communauté avait quelque peu terni sa réputation. Que dire du legs spirituel et religieux d’un tel homme aujourd’hui ? Je n’ai guère le temps d’évoquer ce qu’en dirent des hommes comme Abraham Geiger (son condisciple à l’Université de Bonn), ou plus près de nous Franz Rosenzweig. Le jeune Scholem débordait d’enthousiasme pour Hirsch mais plus tard il lui reprochera -je cite- «une horrible théologie accomodatice» Mais que représente l’homme pour nous, aujourd’hui ?

Sa théorie de mener de front l’étude de la Tora et des sciences profanes a largement triomphé. Des villes comme Strasbourg ont entièrement repris son héritage spirituel en l’adaptant aux exigences du temps présent. Même à Paris, une synagogue comme celle de rue Pavé fonde toute son observance religieuse sur l’enseignement du Maître de Francfort.

Cet homme qui adorait la langue allemande, cultivait ses classiques et recommandait chaleureusement la lecture des œuvres de Goethe, Schiller et Herder, a illustré, à sa façon, une certaine conception de l’essence du judaïsme. Il a lui aussi tenté de jeter un pont entre sa judéité et sa germanité. A-t-il réussi ? C’est à l’Histoire de se prononcer. Pour ma part, je me suis contenté de rendre hommage à sa mémoire.