Livrez-vous – des livres et vous…

Cette semaine, Irene Ezratty-Farhi vient présenter « Le fil des souvenirs », un roman de l’anglaise Victoria Hislop qui l’a emportée à Salonique sur les chemins de sa mémoire familiale, du temps où les communautés juive, musulmane et chrétienne vivaient en paix dans la grande cité grecque…

Irène , je veux ici te remercier parce que je t’ai dit que tu m’as fait découvrir Victoria Hislop et c’est vrai, mais à travers ton choix littéraire, tu m’as surtout fait découvrir la communauté oubliée de Salonique, si proche de la Constantinople de mes ancêtres, Salonique qu’on appelait la Jérusalem des Balkans. Juste pour ça, déjà…

J’y suis donc allée, grâce à toi, de mes petites recherches.

D’abord, Thessalonique ou Salonique ? L’une n’est-elle que le nom moderne de l’autre comme je le pensais ? Oui. Et non. Il semble qu’en restituant à Salonique son préfixe antique, les Turcs entendaient surtout installer la ville dans son statut grec après la fameuse guerre dont tu nous as parlé et les inimaginables transferts de populations qui avaient suivi. L’innocence, en politique, n’existe pas et Thessalonique, c’était aussi pour nous effacer un peu plus.

C’est pourtant un autre transfert de population, celui de nos ancêtres d’Espagne en 1492 qui avait fait de Salonique au XVIème siècle la première cité sépharade du monde. La communauté est ensuite allée prospérant, je résume, ce ne fut pas si simple, on s’en doute, mais il n’empêche, au siècle dernier, sur 120 000 habitants, 80 000 étaient juifs.

Il faut dire que depuis l’Antiquité, il y avait toujours eu des Juifs à Salonique. Mais à partir du XVI ème siècle, la ville atteignit un rayonnement extraordinaire, tant culturel qu’économique.

Tu sais Irène, quand tu as dit que ta famille t’avait raconté qu’à Salonique, on respectait le Chabbat, eh bien, ce n’était pas une boutade. La ville étant majoritairement juive et les affaires des Juifs étant florissantes, les fêtes juives donnaient naturellement le la aux activités. Le port de Salonique était bien fermé le chabbat…

L’économie juive rythmait l’économie salonicienne, certes, mais cela ne veut pas dire bien sûr que tous les Juifs y étaient riches, je ne peux pas m’empêcher de penser aux Valeureux d’Albert Cohen qui, sur leur petite île de Cephalonie voisine, devaient ressembler comme des frères à bien des Saloniciens. Et tout ce petit monde parlait le ladino de mes grands-parents. Atcho santo.

Le livre de Victoria Hislop débute lors du grand incendie de 1917 qui, même s’ils ne le savent pas encore, marque le début de la fin pour les Juifs de Salonique.

Parce que le quartier juif est entièrement ravagé par l’incendie, la moitié des synagogues brûlent. Et à partir de là, la vie peine à repartir, commencent les tensions et les premières violences. Les plus avisés partent alors pour la Palestine proche ou pour les Etats-Unis.

Les autres malheureusement, vont vivre des jours terribles, jusqu’à la seconde guerre mondiale qui verra le quasi anéantissement d’une des plus influentes communautés du monde juif.

Oui, comme tu nous l’as dit, même dans les camps, les Juifs de Salonique ont été mis à l’écart, parce qu’ils ne parlaient pas yiddish et on ne leur a laissé aucune chance de s’en sortir.

Mais ce sont des Juifs de Salonique, toujours discrets et modestes, mais jamais passifs et résignés, qui ont fomenté le soulèvement de l’un des camps, allant jusqu’à trouver le moyen de faire exploser un des crematorium avec une bombe bidouillée par les femmes le 7 octobre 1944.

Et ce soulèvement-là, comme celui du ghetto de Varsovie, est de ceux qu’il nous faut louer et raconter encore et encore, parce là est l’héroïsme et qu’il nous donne à penser que quand tout est perdu, justement parce que tout est perdu, il faut toujours garder la tête haute.

Je terminerai en te disant que j’ai découvert que c’est un Salonicien qui a fondé en 1935 la Palestine Discount Bank qui est devenue la Discount qui me martyrise aujourd’hui et que donc, c’est promis, je vais dorénavant regarder mes comptes d’un autre oeil.

Encore merci, Irène.

Victoria