L’ETA a rendu les armes au Pays Basque, les indépendantistes corses ont accepté de composer avec la République Française, les FARC ont accepté de mettre fin à la longue guerre civile colombienne mais le conflit du Sahara Occidental dure toujours. La plaie ouverte de l’Afrique du Nord continue à infecter les relations régionales et à prélever un lourd tribut sur les populations affectées.

À l’origine du conflit en quelques lignes, se trouve un processus de décolonisation mal-ficelé. Coupé en trois zones dès 1912, le Maroc a connu l’occupation française au centre et espagnole au nord et au sud. L’indépendance de 1956 n’a pas concerné les territoires du sud et il a fallu attendre 1975 et l’agonie du général Franco pour que le Sahara Occidental revienne dans le giron marocain.

Les problèmes ont commencé tout de suite après. En réalité, dès 1973, l’Espagne a laissé se former une guérilla au nom de Polisario dont le credo est de rendre le territoire aux populations majoritairement arabes qui l’habitent. En retrouvant sa souveraineté au Sahara Occidental, le Maroc s’est trouvé face à face avec une guérilla bien décidée à l’en chasser.

Soutenue par Kadhafi, Boumediène et Fidel Castro, l’insurrection reçoit vite armes et conseils. Elle inflige de lourdes pertes aux forces marocaines qui doivent apprendre sur le tas à mener une campagne antiguérilla avec peu de moyens. Au secours du Maroc s’est présenté le Shah d’Iran, un grand ami de Hassan II, qui remplaçait un par un les avions de chasse abattus par les rebelles (Mirage F1 et Northrop F5).

Puis au début des années 1980, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis ont pris le relais en accordant des aides financières généreuses au royaume chérifien. En contrepartie, le Maroc s’est résigné à faire une place aux idées wahabites que ce soit à l’école ou dans l’espace public (il n’y a pas de déjeuner gratuit comme on dit !).

La guerre a duré une quinzaine d’années. Le Maroc l’a gagné en dépit de lourdes pertes et de centaines de prisonniers aux mains du POLISARIO. En 1991, un cessez-le-feu est signé et les deux belligérants se sont embarqués depuis dans un processus d’autodétermination censé aboutir à un référendum. Aucun accord n’a été trouvé à ce jour sur la composition du corps électoral.

Les premières victimes de la guerre sont les population saharaouies. Au plus fort du conflit, des départs ont eu lieu vers les zones tenues par la guérilla pour des raisons politiques mais aussi pour fuir des périls réels ou imaginaires. En effet, le Maroc a commis des abus contre les droits humains (il le reconnaît lui-même), le Polisario lui a propagé des rumeurs diabolisant l’armée marocaine et incitant les civils à rejoindre Tindouf, on rapporte aussi des cas de kidnappings de femmes par la guérilla en vue de les transposer en zone rebelle et les donner en épouse à des insurgés.

Aujourd’hui, plusieurs habitants de Laayoune (capitale administrative du territoire sous souveraineté marocaine) comptent cousins et amis de l’autre côté du mur de séparation, une barrière de protection qui fige les positions des belligérants et évite les infiltrations.

En zone Polisario, la situation sociale n’est pas enviable. Les populations vivent de l’aide humanitaire (sujette à de nombreux détournements). Etre jeune à Tindouf c’est accepter une existence de seconde zone dans une immense zone d’attente chauffée à blanc l’été (+50 degrés Celsius) et sans aucune infrastructure. La liberté de circulation n’est pas assurée et il est difficile de savoir ce qui se passe réellement dans les camps de Tindouf. Certaines ONG parlent d’une population dépassant les 125 000 habitants (contre 800 000 environs du côté marocain).

Parmi les victimes du conflit figurent les militaires marocains tombés aux mains du Polisario. Au nombre de 2200, ils ont connu les camps de la mort de Tindouf et Rabouni où prédominaient travail forcé, torture et malnutrition. Les derniers prisonniers ont été relâchés en 2005 et ont passé, pour certains, plus de 25 ans derrière les barreaux.

Ils racontent avoir été exhibés comme des bêtes de foire aux visiteurs VIP du Polisario dont Georges Habache, le palestinien, et Ali Akbar Velayati, le ministre des affaires étrangères iranien. Ces derniers les ont copieusement insultés séance tenante sous le regard cynique et amusé des gardiens qui ont ensuite tabassé tous ceux qui ont osé répondre aux offenses.

De nos jours, le Maroc maintient plus de 100 000 soldats sur place. Les dépenses militaires sont énormes car la durée de vie des pneus, des équipements électroniques voire des constructions est très limitée dans le désert. La part du PIB marocain dévolue à l’armée dépasse les 3.5%, un chiffre plus élevé qu’en Colombie (3.4%), le pays qui fait face à plusieurs guérillas en même temps. Il faut bien acheter et armer des F16 américains, des radars portatifs et des frégates françaises, entre autres armements.

Une sorte de guerre froide du désert oppose Maroc et Algérie. Le premier réclame la souveraineté totale sur ses provinces sud ; le second soutient le Polisario pour rendre la vie dure à son voisin. Les raisons de cette animosité sont longues à énumérer. Disons que l’Algérie rêve d’un accès à l’Atlantique qui désenclaverait son énorme espace saharien. Par ses dimensions extraordinaires (superficie supérieure à deux fois la Turquie), il « déséquilibre » le territoire et oblige le pays à s’occuper d’un désert auquel il a toujours tourné le dos par le passé.

Si elle s’installe à Laayoune et Dakhla, les deux grandes villes littorales du Sahara Occidental, l’Algérie aura une toute autre portée stratégique. Elle aura son mot à dire sur la sécurité non seulement de l’Archipel des Canaries, un bout d’Europe situé à 100 km de la côte africaine, mais aussi sur certaines des routes maritimes les plus actives au monde. En somme, l’Algérie « se sent à l’étroit » dans son immense Sahara et rêve du grand large.

D’autre part, l’Algérie moderne, pays nouveau accouché au terme d’une décolonisation violente (1954-1962), est l’antithèse du vieux Maroc. Le régime algérien, républicain et socialisant à ses débuts, n’a jamais accepté l’existence, à ses portes, d’une monarchie déterminée à durer.

Pro-américaine de surcroît, elle incarne, bon an mal an, la diversité juive et berbère de l’Afrique du Nord, deux dimensions longtemps passées sous silence par Alger. Au fil du temps, l’animosité à l’égard du Maroc est devenue une sorte d’excuse que l’on agite lorsque les choses vont mal.

Toute l’Afrique du Nord paye le prix du blocage. Il est impossible d’aller en train ou en voiture du port de Casablanca jusqu’à Alger ou Tunis, un voyage que les Français avait rendu possible dès les années 1930. De fait, le passage terrestre entre Maroc et Algérie est fermé depuis 1994 et il n’est pas prévu de le rouvrir de sitôt.

Les fruits et légumes marocains n’ont d’autre choix que de rentrer en Europe au rythme imposé par les agriculteurs ibériques qui produisent strictement les mêmes choses que leurs homologues du sud. L’Algérie, client historique du secteur agroalimentaire marocain, est hors de portée. Est-ce que les troubles sociaux récents à Al Hoceima, Jerrada et Zagora auraient eu la même virulence si les entrepreneurs de ces régions pouvaient profiter de la demande (solvable) des voisins algériens ?

L’intégration régionale est au point mort. Les pays du Maghreb, à défaut de résoudre la brouille entre Alger et Rabat, s’accrochent aux chimères d’une illusoire Union pour la Méditerranée qui ne délivre rien pour le moment. Le vide laissé est occupé par Bruxelles dont les priorités sont sécurité et migrations alors que le Maghreb a besoin aussi d’aide au développement.

L’UE qui regarde de plus en plus vers l’Est enserre la collaboration entre les deux rives de la Méditerranée dans un carcan administratif qui fait en sorte que la Lituanie ou la Pologne ont leur mot à dire sur ce qui se passe entre le Maroc et l’Espagne. Il y aurait tellement à gagner à collaborer à trois ou à quatre pays (ex : Maroc, Algérie, Espagne, Portugal) dans le domaine de l’eau potable ou des échanges universitaires par exemple.

Mais la rivalité entre Marocains et Algériens, cristallisée par le dossier du Sahara Occidental, atténue tout espoir sur ce front. Les peuples en payent le prix (tant au sud qu’au nord car les problèmes comme les hommes se plaisent de plus en plus à ignorer les frontières).

Il est difficile de croire à un règlement du différend entre Rabat et Alger à court-terme. Le président Bouteflika est très mal en point et sa succession relève du mystère. Il y a fort à parier que la paralysie se poursuivra. Et le sur-place coûte cher car il faut rénover le matériel pour garder l’équilibre des forces. Au bonheur des vendeurs d’armes.