En cette veille de nouvel an civil, nous sommes sollicités par une actualité de saison qui mêle la fête, la famille, les amis, la musique, et aussi le froid.

Les médias – qui observent une trêve relative – vont encore nous rappeler des consignes de prudence sur les routes, sur les pistes, sur la bombance, sur la consommation d’alcool.

Ils vont nous resservir (en fait depuis plusieurs jours déjà) les bêtisiers et les best-of en tous genres, les rediffusions(n) de films-culte, de péplums, etc.

C’est un peu répétitif et convenu, mais enfin, ça n’est qu’une fois tous les 365(66) jours après tout. Le reste de l’année est suffisamment terne, maussade, routinier, pour qu’on puisse se relâcher un peu. Alors c’est dit : le 31 décembre au soir, on oublie tout, on fait la fête jusqu’au petit matin.

Il sera toujours temps de se précipiter sur son tube d’Alka-Selzer au réveil. Et s’il n’est pas trop tard, on s’installera devant le téléviseur pour regarder et écouter (ces deux sens sont également à la fête) le grand concert du jour de l’an au fameux Musikverein de Vienne.

Les valses de Strauss et la Marche de Radetsky nous enchanteront une fois encore sous la baguette d’un prestigieux chef d’orchestre (à noter que cette année, il s’agira de Zubin Meta d’Israël)[1].

Le lendemain, nous apprendrons que des SDF sont morts de froid à Paris, la capitale de la France (on nous dit qu’il n’avait « pas sollicité les services du 115 »), à Douai ou à Rodez, ou à Mandelieu-la Napoule, ou à Brie-Comte-Robert, ou… ? C’est banal somme toute. C’est de saison.

On se dira qu’après tout, le maire d’Angoulême a eu raison de placer des grillages autour des bancs publics pour empêcher les sans-abri d’y « squatter » et peut-être – horreur – d’aller y mourir sous nos yeux ! C’est vrai que depuis, il les a fait « provisoirement » retirer. Quelle inconstance !

Que faire, qu’y faire, me direz-vous ? Rien assurément. Au fait, savez-vous que le mot « rien » vient du latin res, chose ? Ah bon ! Donc s’il n’y a rien à faire, c’est qu’il y a quelque chose à faire. Comme disait notre bon maître Raymond Devos (je me permets de lui accoler ce titre tant il nous a enseigné de choses) : rien c’est rien, mais moins que rien, c’est déjà quelque chose, et pour trois fois rien on peut s’acheter quelque chose, et pour pas cher !

Bref, il n’y a pas là matière à rire. On parle d’hommes et de femmes dont l’espérance de vie dans la rue est la moitié de la nôtre, dans nos foyers douillets. Restent la solidarité nationale, associative et individuelle. La première, c’est celle que nous exerçons en payant nos impôts.

Nous déléguons à l’Etat le soin de s’occuper de la misère et des miséreux. – La deuxième, c’est celle que nous exerçons à travers des associations comme le Secours Catholique, l’Armée du Salut, les Restos du Cœur, etc. Soit en donnant de l’argent à ces associations, soit en leur donnant du temps. –

La troisième, la solidarité individuelle, c’est celle qui consiste à ne pas détourner nos regards de cette misère physique et morale qui nous entoure.

La Bible nous enjoint (Isaïe 58:7) : הלוא פרס לרעב לחמך ועניים מרודים תביא בית כי תראה ערם וכסיתו ומבשרך לא תתעלם « Rompre ton pain pour l’affamé ; faire entrer dans ta maison les miséreux sans foyer ; quand tu vois quelqu’un de nu, le couvrir ; ne pas te dérober devant celui qui est ta chair ».

Cette injonction est si forte que nous la lisons le matin de Kippour, c’est-à-dire au cœur de la plus importante de nos fêtes. Elle nous commande une solidarité directe, sans l’intermédiaire des pouvoirs publics ou des associations.

A cause de cela, elle est à la fois plus facile et plus dure à mettre en œuvre. Cette immédiateté avec le malheur des autres est la condition sine qua non pour lutter contre ce malheur. Il faut se dire que rien n’est irrémédiable et que la fatalité n’apparaît comme telle qu’à ceux qui cherchent pas à agir

Je voudrais conclure sur quelque chose d’à la fois risible et tragique. Je parlais du concert de Vienne du 1er janvier. J’ai dit que Johann Strauss (père et fils) y sont à l’honneur. Berlioz lui-même avait dit que Vienne, sans Strauss, c’est comme l’Autriche sans Danube ! Savez-vous à qui nous devons ce concert annuel ? A Hitler qui aimait beaucoup la musique de Strauss et qui, aux pires heures de la nazification de l’Autriche, c’est-à-dire en décembre 1939, encouragea la création d’un concert annuel dans ce haut-lieu du Musikverein de Vienne.

Il fallut toutefois que son entourage lui cachât les origines juives du père de la valse (son père était juif), et peut-être aussi que la troisième femme de Johann Strauss fils, Adèle Deutsch, était juive ! Le Reichführer aura eu plus de chance dans ses penchants musicaux avec Richard Wagner, l’antisémite notoire…

Bonne année civile 2015 à tous et à chacun.

[1] France 2,  jeudi 1er janvier 11h15-12h.