Il est bon parfois, pour échapper au mécanisme et à certaines superstitions, de rappeler le pourquoi et le comment des actes que nous posons et des rites que nous observons. Il en est ainsi tant pour la vie courante que pour l’exercice de la religion. Ce sera l’objet de cette chronique hebdomadaire à la veille de l’une des fêtes les plus importantes du calendrier juif dans laquelle nous allons entrer d’ici quelques heures : Rosh-Hashana, le Nouvel-An.

Je me prête à ce retour sur ce que vous avez peut-être appris au Talmud-Torah à l’invitation d’une amie très chère qui a perdu son mari il y a deux ans et qui organise seule chez elle un séder de Rosh-Hashana. Elle m’a demandé une courte introduction qu’elle lira à sa soirée. J’ai pensé vous faire partager ce petit vade-mecum qui pourrait ne pas être entièrement inutile !

Un nouvel-an à l’entrée de l’automne ? Ils sont fous ces Juifs ! Notons tout d’abord que ce n’est pas plus incongru qu’au tout début de l’hiver, le 1er janvier. Et puis, le judaïsme a aussi un nouvel-an à la fin de l’hiver, le 15 shevath (tou bishvath), un autre au printemps, le 1er nissane, enfin un quatrième au plein cœur de l’été, le 1er eloul.

Ainsi les quatre saisons sont accompagnées de leur Rosh-Hashana (tête de l’année). Les fonctions des trois autres correspondent à l’histoire et à l’agriculture des Israélites à l’époque du Temple de Jérusalem. En revanche, le Rosh-Hashana des 1er et 2 tishri, celui qui débute ce soir, n’a pas de référence temporelle ; c’est une fête universelle qui concerne, au-delà du peuple juif, l’ensemble de l’humanité. Notre tradition nous enseigne que c’est l’anniversaire de la création du monde, une journée de jugement, de souvenir et de sonnerie du shofar.

היום הרת עולם, « Aujourd’hui le monde a été engendré », proclamons-nous au cœur de la liturgie spécifique de l’office de Moussaf du matin de Rosh-Hashana. Ainsi, ce n’est pas un événement de l’histoire nationale du peuple juif que nous célébrons durant ces deux journées, mais bien quelque chose qui le dépasse infiniment et qui associe le reste de l’humanité à notre fête. Il ne s’agit rien moins que de la création du monde. Etait-ce il y a précisément 5778 ans ou 57.780 ans, ou même 5.778.000.000 ans ? Qu’importe ? L’essentiel n’est-il pas dans le cœur de ce hayom harath olam, « Aujourd’hui le monde a été engendré.

Aujourd’hui toutes les créatures se tiennent debout pour être jugées, soit comme Tes enfants, soit comme Tes serviteurs. Si Tu nous considères comme des enfants, aie compassion de nous comme un père a compassion de ses enfants ; si c’est en tant que serviteurs, nos yeux sont fixés sur Toi jusqu’à ce que Tu nous prennes en pitié. » Ainsi, avant d’entrer dans la célébration même de Rosh-Hashana, nous inscrivons cette fête dans sa dimension simplement humaine.

Journée du souvenir, yom hazikarone ; plutôt que de nous tourner vers le passé, n’est-ce pas vers l’avenir que nous devrions le faire ? Non, nous répond le judaïsme. On ne peut pas espérer (re)construire un futur sans s’être livré à l’indispensable bilan de l’année écoulée. Aussi devons-nous nous souvenir de ce passé immédiat pour en tirer les inévitables bonnes résolutions qui permettront de poursuivre la voie ô combien sinueuse de nos existences.

Mais aussi, à côté de cette opération comptable, nous associons dans notre souvenir et celui de Dieu les figures tutélaires des patriarches bibliques dont nous invoquons naïvement les mérites pour nous y abriter, demandant à Dieu de nous accorder en leur nom Ses miséricordes. Ce n’est pas tant que nous croyions réellement que les mérites des ancêtres pourraient couvrir les fautes de leurs descendants, mais que nous les évoquons comme un idéal à atteindre. Oui, en ce début d’année, nous affirmons notre volonté d’assumer notre passé individuel, étape essentielle d’un repentir, en osant nous réclamer des vertus de nos ancêtres, eux qui, du sein de leurs imperfections (que la Bible ne cherche pas à nous celer), ont su se dépasser pour accomplir la volonté divine et parvenir à un degré spirituel et moral que nous voudrions atteindre.

Journée de jugement, yom hadine, pourquoi commencer l’année par cet aspect rébarbatif ? Précisément pour apurer le passif de nos vies en les soumettant au regard de Celui à qui rien n’est caché. Nous nous adressons également à Dieu comme à un père ; mais ici c’est devant Dieu-juge que nous présentons humblement nos actions et nos pensées. Nous acceptons d’avance Son jugement,

Lui qui décide de la vie et de la mort, de la santé et de la maladie, de la paix et de la guerre. Certes, en disant cela, nous suggérons que nous ne sommes pas maîtres de notre libre-arbitre et que nos actes n’ont pas de conséquence sur les événements naturels et sur la marche du monde. Ce n’est pas cela ; en proclamant la toute-puissance de Dieu sur le déroulement de nos vies individuelles et collectives, nous signifions que c’est l’inspiration que nous puisons dans Sa loi qui nous permet de modifier positivement le cours de celles-ci. Et si ce n’est pas le cas, tant pis pour nous qui en subirons les conséquences injustes. – Comme des accusés se présentant devant le tribunal, nous venons à Rosh-Hashana, pleins d’humilité, de remords et d’espérance.

Une journée de sonnerie du shofar, pourquoi ? C’est que jadis, le shofar avait pour fonction d’alerter le peuple contre un danger, de le rassembler et de scander solennellement les principales convocations religieuses autour de Moïse et d’Aaron.

Fonction d’alerte, de réveil et d’appel à nos consciences, tel est aujourd’hui encore le sens des étranges sonneries de cet instrument qui n’est pas vraiment musical puisqu’il s’agit de la corne d’un bélier. Pourtant, les accents apparemment disgracieux du shofar savent pénétrer jusqu’au tréfonds de nos cœurs et, par leur plainte lancinante ou leur intensité énergique et rythmée, atteindre et combattre notre léthargie morale. – Mais bien sûr, le sens premier du shofar réside dans le récit de la akédath Yitshak, littéralement « la ligature d’Isaac » (Genèse 22) où nous voyons qu’Abraham, après avoir lié son fils Isaac sur le bûcher afin de l’immoler sur l’ordre de Dieu, sacrifie à sa place un bélier, toujours sur l’ordre de Dieu. La tradition juive a institué dès lors que la corne de bélier deviendrait le symbole de ce rappel et de cet appel : rappel du sacrifice d’Abraham, appel au réveil de nos consciences.

Et voilà qu’à côté de tout ce cérémonial liturgique synagogal impressionnant, voire effrayant (d’où le nom de yamim noraïm donné à ces journées), le judaïsme nous propose un séder familial de Rosh-Hashana étonnamment festif : après le traditionnel kiddoush sur le vin, nous nous livrons à un rituel qui, à maints égards, rappelle celui de Pâque. En effet, les aliments que nous y consommons sont chargés des symboles de nos espérances pour l’année à venir. Mais attention, c’est là que le rituel risque de se transformer en folklore étant donné la multiplicité des coutumes locales selon les origines des participants. Il est donc souhaitable, me semble-t-il, de s’en tenir aux aliments, communs à tous, qui ne font pas débat ou qui ne constituent pas des surenchères ridicules. Les idées essentielles que nous développons lors de ce séder sont : la douceur et la vie morale. La douceur espérée de l’année qui s’ouvre, la vie morale dans laquelle nous voulons résolument nous engager. La douceur est symbolisée par la pomme trempée dans du miel, divers nougats, des dattes, et le sucre remplaçant le sel dans les salières (y compris pour le motsi, bénédiction du pain).

La vie morale est symbolisée prioritairement par le fruit de la grenade aux multiples grains dont nous formons le vœu que nos mérites à venir atteignent leur nombre ! Enfin, une tête de poisson (que l’on ne consomme pas !) pour dire que nous ferons en sorte d’être à la tête et non à la queue de l’échelle des mérites au cœur de la société. D’autres aliments, plus facultatifs, figues sèches ou fraîches, courge, épinards, ail, etc. sont de nature quelque peu chauvine ou belliqueuse (que nous soyons à la tête des nations, que nos ennemis s’enfuient…). On pourra en consommer, mais sans les accompagner de leur « justificatif » peu adapté au caractère universel de Rosh-Hashana. – En effet, comme à Pessah, la consommation des différents aliments du séder s’accompagne de textes et/ou de bénédictions spécifiques qui en expliquent le sens. Rien n’interdit d’ailleurs, comme à Pâque, au milieu de ces douceurs, de commenter et de questionner !

Je vous souhaite à tous, une fête de Rosh-Hashana respectueuse de ses différentes facettes, solennelles et festives. Puisse l’année 5778 qui s’ouvre être pour vous tous, pour l’humanité entière, une année de PAIX, de santé, de bonheurs de toutes sortes et d’amour.

Daniel Farhi.

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