Il existe deux manières d’aborder et de célébrer la fête de Rosh haShana. La première consiste à ressentir principalement la crainte inspirée par le Jour du Jugement, premier des jours redoutables qui nous mèneront jusqu’à Yom Kippur; la seconde consiste à mettre davantage l’accent sur la joie et la confiance en l’avenir contenues en ce jour.

En dépit des apparences, ces deux approches ne sont pas mutuellement exclusives et les Sages qui ont composé le rituel de Rosh haShana ont su parfaitement passer de l’une à l’autre tout en gardant un fragile équilibre entre crainte du jugement et enthousiasme de l’année qui commence. L’expression « couronnement du Roi », utilisée par les ‘hassidim pour décrire cette fête, est à cet égard particulièrement parlante : l’autorité du Roi et Juge suprême est conditionnée au fait que Ses sujets le reconnaissent comme tel. Rosh haShana est donc le moment de l’année où nous renouvelons le contrat qui nous lie à Dieu, chacun des cocontractants vérifiant si son partenaire a respecté ou non ses engagements et décidant s’il vaut la peine de continuer l’aventure.

Il me semble que c’est également le message qui se dégage des passages de la Torah que nous lisons au cours des deux jours de Rosh haShana. Le premier jour, nous nous enthousiasmons avec notre ancêtre Avraham, alors que la naissance prochaine de son fils lui est annoncée[1]; le lendemain, nous partageons son épreuve, sa douleur et son questionnement, alors que Dieu lui ordonne, une trentaine d’années plus tard, de « sacrifier » ce même fils[2].

A première vue, le lien avec Rosh haShana est loin d’être évident ! Et même si de nombreux commentateurs font remarquer que l’épisode de la ‘akeda, la « ligature » d’Yits’hak, a eu lieu le 1er Tishri et font un lien entre le bélier sacrifié par Avraham en lieu et place de son fils et le shofar (fait d’une corne de bélier) dont nous sonnons à Rosh haShana, l’explication n’est pas véritablement satisfaisante. Et le choix de ces deux épisodes pour la fête qui inaugure l’année doit certainement être porteur d’un message plus profond !

Commentant le passage lu lors du deuxième jour de fête, le rav Avigdor Neventsal fait remarquer que le 4ème verset peut se lire de deux manières différentes. « Le troisième jour, Avraham, levant les yeux, aperçut l’endroit dans le lointain » : d’après le sens simple du texte, nous comprenons que l’endroit dont il est question ici est celui où devra se dérouler la ‘akeda. Mais le terme hébraïque traduit par « l’endroit », hamakom, est également utilisé dans certains contextes pour désigner Dieu[3]. Il est ainsi possible de comprendre qu’Avraham, arrivant à proximité du lieu où devra se dérouler la plus dure de ses épreuves, perçoit malgré tout la présence divine. Mais que signifie le fait qu’il la perçoive « dans le lointain » ? Voici ce qu’en dit le rav Neventsal :

« Une chose aperçue « de loin » nous apparaît floue. L’emploi de cette expression dans notre passage traduit les pensées « floues », la grande perplexité d’Avraham qui grandit au fur et à mesure. D’un côté, sur le sommet de la montagne, il voit haMakom, la Chekhina [présence divine] qui le guide sans cesse. Mais d’un autre côté, ce qu’il doit faire est très « éloigné » de tout ce qu’il savait jusqu’à présent de la Chekhina. Il avait toujours aspiré à faire des actes de générosité, à contribuer à la réalisation de la promesse « Car par Yits’hak ta descendance sera appelée » et à hériter d’Erets Israel – et la ‘akéda est en contradiction flagrante avec toutes ces aspirations ! C’est contradictoire parce qu’en vérité, Dieu ne lui a pas dit d’égorger son fils. Selon la compréhension d’Avraham, l’ordre du Saint béni soit-Il est vraiment très « éloigné » de lui. »[4]

Voici, selon moi, la véritable épreuve subie – et remportée – par notre patriarche : continuer à faire confiance en Dieu, alors même que Ses ordres semblent en totale opposition avec Ses promesses. Et la suite, bien connue, du texte démontre qu’Avraham a eu raison de garder confiance en dépit de toute logique.

C’est également le message de la Haftara que nous lisons immédiatement après ce passage, tirée de Jérémie XXXI[5]. Voici ce que nous y lisons aux versets 15 à 17:

« Ainsi parle le Seigneur : une voix retentit dans Rama, une voix plaintive, d’amers sanglots. C’est Rachel qui pleure ses enfants, qui ne veut pas se laisser consoler de ses fils perdus. Or, dit le Seigneur, que ta voix cesse de gémir et tes yeux de pleurer, car il y aura une compensation à tes efforts, dit l’Eternel, ils reviendront du pays de l’ennemi. Oui, il y a de l’espoir pour ton avenir, dit le Seigneur : tes enfants rentreront dans leur domaine. »

Ces mots, prononcés par le prophète à la veille de la destruction de Jérusalem et de la déportation massive du peuple, ont bercé les Juifs durant près de 20 siècles d’un exil sanguinaire. Quel que soit le siècle et l’endroit où ils se trouvaient, les Juifs ont continué à garder confiance en Dieu et en l’avenir, certains que les prophéties du retour finiraient par se réaliser, même si leur accomplissement paraissait incroyablement éloigné. Et c’est ce message d’espoir et de confiance que nos Sages ont voulu nous insuffler, au seuil de la nouvelle année.

« Que se termine l’année, avec ses malédictions; que débute l’année, avec ses bénédictions »: c’est ainsi que, dans bien des communautés, commence la prière du premier soir de Rosh haShana. Une manière de dire à Dieu: il se peut que l’année n’ait été bonne ni pour Toi, ni pour nous, mais cela ne doit pas remettre en cause notre confiance mutuelle; aussi, signons dès ce soir le renouvellement du contrat. Et c’est cette entrée en matière, ce vote de confiance accordé en dépit de toutes les « malédictions » de l’année écoulée, qui nous permet ensuite de demander à Dieu d’honorer Lui aussi Sa part du contrat et de nous inscrire, cette année encore, dans le Livre de la vie.

A vous tous, chers lecteurs, je souhaite une année douce comme le miel et aussi fructueuse que la grenade.
כתיבה וחתימה טובה

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[1] Genèse XXI

[2] Genèse XXII

[3] Notamment dans la traditionnelle formule de consolation des endeuillés – HaMakom yena’hem etchem betoch avleï Zion veYerushalaïm – et dans la Haggada de Pessa’h : Baruch haMakom, baruch hu.

[4] Rav Yossef Elyahou, Eloul et Roch Hachana – Tiré de l’enseignement du rav Avigdor Neventsal, Jérusalem 2006, p. 364 – Littéralement, l’ordre donné à Avraham était de « faire monter » Yits’hak (ha’alehu le’olah), ordre interprêté par le patriarche comme une demande de sacrifice mais qui peut également se comprendre d’une manière radicalement différente.

[5] Versets 2-20