Ronit Elkabetz faisait partie de ces artistes Israéliens, originaires du Maroc, quarantenaires et cinquantenaires, engagés pour la paix  et fascinés par le pays d’origine de leurs parents, le Maroc, dont ils se sentent incarnés, chacun à leur manière, tantôt en se l’appropriant, tantôt le rejetant, le filtrant, le caressant, le fantasmant, le mangeant, le chantant, le jouant.

Ces mêmes parents arrivés en Israël depuis le Maroc dans les années 1950, 60 et 70 par leurs propres moyens ou emmenés au pays (Israël) par l’Agence Juive, aidés par les agents des services secrets israéliens lorsque le Protectorat Français quitta le Maroc et que le Maroc devint « indépendant » et donc politiquement et idéologiquement musulman.

Leur installation en Israël, quelques années seulement après l’indépendance de l’Etat d’Israël (1948) et une petite cinquantaine d’années succédant aux années de défrichage des terres, assainissements des marécages et autres terrains achetés aux arabes installés là par les Juifs arrivés des Pogroms de l’Europe de l’Est au début du XXe puis à la sortie des camps de concentration en tant que rescapés de la Shoah dès 1945 ne fut pas facile.

Les premières années de l’Etat d’Israël étaient dures. Pour tout le monde.

La confrontation des Juifs d’Europe centrale et de l’Est avec leurs frères arrivant des pays Arabes, dont l’Afrique du Nord, fut compliquée.

Deux mondes, deux cultures, deux états d’esprit, deux rapports au monde, à la culture, à la religion, au Judaïsme, à la foi et à ses pratiques, au mysticisme, à la magie et même à la sorcellerie pour certains, ont dû se confronter, avec comme tronc commun, le fait inéluctable que tous ceux-là étaient Juifs. Chacun à sa manière. Chacun dans l’écho de son pan d’Histoire collective, individuelle et du frottement aux cultures locales de rigueur, dans lesquelles ces différentes communautés Juives évoluaient, avant la création de l’Etat d’Israël.

En Israël, on dit souvent que les Marocains (les Juifs Israéliens, d’origine Marocaine) sont « fiers », voire orgueilleux.

Il est un fait que leur installation en Israël a mis un coup dur à leur égo.

De Juifs qu’ils étaient au Maroc, ils sont devenus « Marocains », en Israël. Avec toutes les allusions, toutes les références, tous les préjugés qui pouvaient aller avec ce concept.

Certains n’ont pas tenu le coup et sont partis vers la France, le Canada, les Etats-Unis.

D’autres sont restés. Par manque de choix et de moyens. Ou bien par Sionisme quoi qu’il en soit, coûte que coûte.

Et puis si « Sionisme » et « Israël » il y a, il aura fallu compter avec les populations locales et la situation géographique de ce pays.

Nous sommes bien au Proche Orient, aux portes de l’Orient et de l’Arabie.

Loin, très loin des Berbères et autres tribus de l’Afrique du Nord. Mais si proche des Arabes ayant conquis cette même Afrique du Nord il y a fort longtemps.

Et lorsque l’on vit en Israël, on vit avec des Arabes. Pour le meilleur et pour le pire.

C’est à ce point précis que ce situe le lot de contradictions qui va avec cette situation sociale, démographique, politique, idéologique, culturelle propre à Israël et ses habitants, si éclectiques soient-ils.

Les Juifs d’origine Marocaine en Israël se sont rangés, pour une très large majorité d’entre eux, du côté du Likud, la droite Israélienne.

Celle qui promet de « savoir tenir tête aux Arabes », à ceux que cette partie de la communauté Juive Marocaine en Israël perçoivent comme les agitateurs, les Islamistes anti-Israël, anti-Juifs de cette Terre qu’ils considèrent « Terre d’Islam », les terroristes, les poseurs de bombes, les Djihadistes, les excités de la cervelle. Ceux qui ressemblent si étrangement à ceux qui les ont chassés d’Afrique du Nord, qui les ont caillassés au Maroc, en 1948, en 1967. Ceux qui les ont trahis. Ceux qui les ont vendus. Ceux qui les ont déçus.

Ceux-là, et dans la majorité, votent à droite en Israël. Ils veulent mettre une barrière nette entre « eux » et « les Arabes ». Pour ne pas revivre ce qu’ils ont vécu en quittant la Terre de leur naissance et celle de leurs ancêtres (3000 ans d’Histoire Juive en Afrique du Nord).

Les Juifs d’origine Marocaine en Israël comme Ronit Elkabetz et cette partie de la seconde génération de l’émigration Juive Marocaine en Israël en ont décidé autrement.

Peut-être parce qu’ils avaient hérité de cette âme d’artiste que leurs parents, grands-parents, oncles, tantes, cousins éloignés roulaient de génération en génération, au Maroc déjà, en en sautant une parfois mais toujours pour mieux se réincarner dans celle d’après.

Contrairement à leurs parents, ayant leur vie derrière eux, ces jeunes artistes issus de l’immigration du Maroc, nés dans les années 60, 70, 80 ont dû faire leurs preuves en Israël pour réussir et s’intégrer totalement dans la société Israélienne.

Ils ont bouffé la poussière du désert, enfants, dans les villes que les Juifs Ashkénazes arrivés quelques années plus tôt de leurs pogroms ou camps de concentration en Pologne et en Allemagne boudaient.

Ils ont surtout fait l’armée, que leurs parents n’ont pas eu à faire mais ils ont fait comme tous les jeunes de leur âge en Israël : Ashkénazes, Sépharades ou Orientaux. Ils ont vécu les années difficiles, les situations atroces, les cas de conscience que tous les Israéliens, Juifs, Druzes en service ont vécu à travers 6 ou 7 guerres pour la survie d’Israël.

Ils ont mouillé leurs chemises, troué leurs pantalons, brûlé leur peau au soleil, frotté leurs cuisses jusqu’à l’irritation, joué des coudes, de la voix, du M16, vu leurs copains mourir, leurs meilleurs potes se blesser, les autres se faire emprisonner pour faute morale car même si rien n’est parfait, Tsahal est surement l’armée la plus morale au monde.

Leurs parents n’avaient jamais eu à faire tout cela.

Ils ont payé le prix de cette installation en Israël. L’ont vécue. L’ont bouffée à pleine dents.

Aujourd’hui, la plupart d’entre eux, pour ne pas dire la majorité, sont heureux, épanouis autant que faire se peut, libres.

Ils ont fondé des familles, certains vivent de leur art. Plus ou moins. Car les artistes ont souvent une vie difficile et paient très cher le prix de leur liberté de création de l’expression de leur art.

Ils n’ont pas l’Unedic, l’assedic, les subventions et les budgets colossaux alloués par des ministères de la Culture tels que ceux de la France, par exemple. Mais ils vivent. Ils créent. Ils produisent.

Ronit Elkabetz faisait partie de ces artistes sensibles, issus de cette immigration du Maroc.

Elle se savait proche de cette culture Arabe mais savait que si elle était arrivée jusque là où elle était arrivée, c’était peut-être et surement parce qu’elle vivait en Israël. Dans ce pays libre et démocratique qui quoi qu’il en soit, lui permettait de crier, hurler, créer, critiquer, prendre position pour un tel ou pour une autre comme bon lui chantait.

Si le Maroc la fascinait, je doute qu’elle pensa une seconde que le Maroc de ses parents, de ses ancêtres, lui aurait permis, dans l’état actuel des choses, d’accomplir la longue et riche carrière cinématographique qui fut la sienne.

S’exprimer, dire que l’on est contre, que l’on est pour, vilipender, prendre part à des manifestations pendant tel ou tel combat, telle ou telle guerre : Elle a le droit.

Parce qu’elle a vécu Israël. Parce qu’elle sait de quoi elle parle. Parce qu’elle est Israélienne. Parce qu’elle savait que c’est en tant qu’Israélienne avant d’être originaire du Maroc, qu’elle est arrivée là où elle est arrivée.

Si il y a un replay de cette émission, essayez de l’écouter.

De Orly Hazan Wizman :

 » Mon ami Laurent Gahnassia consacrera son émission ce soir à cette grande actrice israélienne a l’allure de Maria Callas disparue aujourd’hui, Ronit Elkabetz.

J’ai eu l’honneur d’accompagner Laurent lors d’une interview qu’elle lui a accordé en compagnie de son frère et partenaire du métier, Shlommi.

Une femme qui a marqué mes esprits, forte de caractère, fascinante et très impressionnante comme j’ai rarement rencontrer dans ma vie.

Je vous invite à écouter Laurent sur les ondes de Radio J 94.8 ce soir à 18h30. »

Myriam Edery