Voici enfin le troisième et dernier volume de la correspondance entre ces deux grands écrivains, couvrant une période névralgique pour l’Europe, le monde et la paix mondiale, l’entre-deux-guerres, soit de 1928 à 1940. C’est tout un monde qui va être englouti par la barbarie nazie, un monde d’hier, comme dira Zweig dans son autobiographie.

Le grand écrivain judéo-autrichien va quitter la Grande-Bretagne qui lui avait pourtant donné sa nationalité britannique, après avoir fui sa terre natale, il se rend finalement au Brésil où il se suicidera en 1942 avec sa jeune compagne…

On connaît l’amour, l’enthousiasme de Zweig pour la littérature française, les grandes figures auxquelles il consacrera des biographies étincelantes qui ont marqué leur temps. On sent chez Zweig une réelle admiration pour Rolland, grande figure pacifiste, réfugié à Genève car il n’était plus en odeur de sainteté dans son pays, la France. Il obtiendra même le prix Nobel de littérature en 1915.

Comme toute correspondance, les perles sont plutôt rares mais bien réelles. La toute première tient en une très longue lettre en date du 21 septembre 1928. Zweig a répondu à une invitation en l’honneur de l’écrivain Gorki et a séjourné en URSS durant dix jours. Ce qu’il rapporte à son interlocuteur est loin d’être anodin.

Il faut situer les choses : en 1928, la Révolution bolchevique a déjà onze ans mais la situation, notamment économique et financière, est loin d’être satisfaisante. Le gouvernement se méfie de tout, le taux de change du rouble est fixé de manière arbitraire et quiconque y déroge est considéré comme un criminel grave, passible de la peine de mort…

Sur l’appréciation de cette situation les intellectuels divergent : les uns acceptent ce qu’ils appellent une situation d’exception, les autres, dont Zweig, n’acceptent pas cette dangereuse évolution où l’Etat devient un Etat policier.

Tout est contrôlé, dit Zweig, chaque conversation est écoutée, les gens ont peur de parler, tout contact avec un étranger est suspect, Zweig se refuse même à mentionner le nom de certaines personnes qui lui ont livré une vision critique du pouvoir des Soviets. Par crainte de représailles qui n’épargnent personne.

L’épouse de Tolstoï aura elle-même maille à partir avec les autorités, suite à son refus de servir un esprit militariste qu’elle condamne : elle finira par s’exiler et s’installera aux USA…

Lors de cette visite très encadrée, comme il le dit lui-même, Zweig a pu mesurer le fossé séparant le monde du Tsar de celui du pauvre peuple. Des masures inhumaines où s’entassent de pauvres gens, contrastant avec la somptuosité des palais du Tsar…

Et les chercheurs scientifiques qui poursuivent leurs travaux, avec peu de moyens et dans de telles installations vétustes. Zweig rend un vibrant hommage à la patience et à la résignation du peuple russe. Il fait même la comparaison entre les habitants de Paris ou de Berlin qui n’auraient pas tenu une seule semaine dans de telles conditions.

Ce qui est intéressant, c’est ce regard critique sur les fruits amers de la Révolution et ces longs développements sur les privations de liberté (verbatim). R. Rolland dont on sait qu’il sera, avec l’âge, de plus en plus proche de l’URSS, ne semble pas vraiment partager ce constat, tout en ménageant son interlocuteur.

Mais quelques jours plus tard, Zweig atténue fortement la sévérité de son jugement ; il fait intervenir d’autres éléments justifiant une certaine compréhension pour la Russie soviétique, ce qui lui sera reproché par la suite.

Zweig est, on l’a déjà dit, impressionné par la patience du peuple russe, mais il se sent aussi très proche des intellectuels auxquels le pouvoir serre la vis…

Il déplore par exemple, l’échec de ses efforts en vue de faire inviter des écrivains russes à une réunion du Pen Club, suite au refus des autorités de leur accorder des passeports. Il signale aussi que les révolutionnaires russes se sentent abandonnés par le reste du monde.

Ils se plaignent de la solitude de la révolution bolchévique, pensant qu’elle aurait un effet contagieux… Il ajoute aussi que le soutien inconsidéré à la Chine a privé l’URSS de ses maigres réserves de devises. On n’a plus de sucre, de café et autres denrées qui rendraient la vie un peu moins inconfortable.

Outre les commentaires de la situation politique internationale, les deux écrivains parlent de l’actualité littéraire ; ils parlent de leurs propres œuvres, de leurs traductions et de leurs livres en cours ; ils échangent leurs impressions lorsque des écrivains de renom disparaissent (comme ce fut le cas de Hugo von Hofmannsthal, terrassé par une crise cardiaque à 55 ans !) ;

Zweig apprend à son ami exilé en Suisse que le livre de Eric Maria Remarque A l’ouest, rien de nouveau, approchera le million d’exemplaires vendus à la fin de l’année. Il ajoute que cette description de la vie dans tranchées a fait pour la cause pacifiste bien plus que dix années de propagande.

Dans une brève lettre datée du 30 décembre 1929, Romain Rolland apprend à son ami que c’est lui qui, deux ans plus tôt avait soufflé à Freud la notion de sentiment océanique et que l’ami innommé des deux premières pages du livre Der Unbehagen in der Kultur, n’est autre que lui…

L’auteur ajoute que Freud aurait dû attendre deux ou trois mois avant la publication car cela lui aurait permis d’analyser plus de matériaux sur son sujet… Le 17 mars 1930, Zweig parle de sa rencontre avec Albert Einstein, homme modeste, affable et défendant bien ses idées. Zweig ajoute : ce qui est profond est toujours simple…

Le 14 avril 1030, ce fut au tour de Zweig de passer une longue soirée avec Freud dont la mère avait 95 ans, quelques années de plus que le père de Rolland qui n’en avait que 92 !

Les effets de la crise économique de 1929 ne sont évoqués qu’en filigrane ; mais Zweig rapporte à son correspondant qu’il a déjà engagé en une seule année environ 11000 marks, distribués à des intellectuels amis dans la gêne…

Et nous savons que Zweig avait aidé financièrement son coreligionnaire et compatriote Joseph Roth, vivant dans une misérable chambre d’hôtel à Paris.

Après la crise économique et financière de 1929, c’est la crise tout court qui menacera l’Europe avec le nazisme et le fascisme. Deux grands intellectuels, l’un connu pour son pacifisme et rejeté, blâme pour cette raison, l’autre, né juif et menacé par les lois raciales de Nuremberg et l’Anschluss (l’annexion) pure et simple de son pays, l’Autriche, avaient toutes les raisons de s’inquiéter : l’avenir leur donnera raison.

Zweig sera confronté à une situation incroyable, un véritable dilemme cornélien : rester en Autriche revient à se condamner au silence, partir, c’est abandonner les autres, tous les autres, à leur triste sort…

Ces deux grands intellectuels connurent une fin peu heureuse : bien que reconnu mondialement sur le plan de la littérature et le combat pour la paix, Rolland mourra en 1942, sans avoir accompli ce qu’il rêvait de faire, éviter à l’Europe une guerre fratricide…

Pour Zweig, ce fut bien pire, puisque après une tournée triomphale aux USA et un accueil présidentiel au Brésil, il optera pour le départ volontaire de ce monde, ce monde d’hier qui n’était plus, refusant un monde où il n’avait plus sa place.

On conclura tout de même sur une note d’espoir, formulée par Romain Rolland, prix Nobel de littérature en 1915, alors que la guerre faisait rage.. Le 1er janvier 1933, il félicite son ami Stefan Zweig qui a obtenu de Mussolini en personne la libération immédiate d’un prisonnier politique, le Dr Germani :
Nous ne connaissons pas assez la puissance morale dont disposent les grands intellectuels, les idéalistes, les indépendants. Chaque tyran cherche à s’en parer… (p 310)