En ces temps d’incertitude et de tension liés au nucléaire iranien, l’attitude du pouvoir politique face au pouvoir militaire fait débat en Israël.

Il pose le problème de la politisation de l’armée qui est une nouvelle donnée en Israël. Dans tous les pays démocratiques, les questions de défense appartiennent au pouvoir politique qui régit l’influence de l’armée. L’armée ne s’immisce pas dans la politique à condition que le gouvernement lui laisse la conduite des affaires militaires tout en la contrôlant par le vote du budget de la défense.

Expertise militaire

Les premiers ministres israéliens, à quelques exceptions près, n’avaient pas d’expertise militaire pointue et s’en remettaient aux chefs militaires pour les décisions stratégiques. Certains, à l’instar de Lévi Eshkol, étaient totalement incompétents en matière militaire. Ils n’en étaient pas moins efficaces dans leurs décisions. Ils appliquaient les principes de Clausewitz, théoricien militaire prussien, auteur d’un traité  de stratégie militaire : «c’est au gouvernement d’élaborer les grandes lignes d’une guerre, car lui seul détient une connaissance interne de la situation politique que le chef militaire, simple spécialiste, ne peut posséder».

La logique voudrait donc que les premiers ministres s’occupent des problèmes politiques et financiers mais non militaires. S’ils veulent imposer les règles d’obéissance et de subordination du pouvoir militaire, ils doivent abandonner leurs prérogatives sur les questions de défense.

Mais cela est devenu difficile depuis que les militaires ont envahi les postes politiques à la place des civils. À l’étranger, les ministres de la défense sont des civils qui apportent une vision politique contrastée dans le débat militaire. En Israël, les anciens généraux promus à la défense ont tendance à se comporter en super chef d’État-major, créant souvent des conflits qui peuvent discréditer le pouvoir civil.

Benjamin Netanyahu avait empiété sur le domaine voué à l’armée et a donné l’impression de négliger l’avis des chefs militaires relégués au rang d’auxiliaires. Il exprime ainsi sa volonté d’exercer le pouvoir sur les questions militaires parce qu’il détient le bouton du nucléaire. C’est pourquoi on n’a jamais vu autant de généraux prestigieux donner leur avis en public, contrer le gouvernement et insister pour juger certaines options irréalisables au point qu’ils sont accusés de manipuler l’information.

Expérience militaire

Fini le temps où les premiers ministres écoutaient avec respect les thèses de leur État-major. Ils veulent à présent étudier eux-mêmes les dossiers comme des experts militaires, sans hésiter de contredire ou de contester le bien-fondé de la stratégie choisie. Par la pression politique qu’ils insufflent, le chef d’État-major perd sa sacralité ce qui fait se poser la question de l’existence réelle d’un pouvoir militaire en Israël.

Les officiers de Tsahal savent que leurs décisions en matière de défense ne sont pas inspirées par des calculs de politique politicienne et ils contestent donc au gouvernement l’expertise en matière militaire, a fortiori lorsqu’il s’agit de stratégie nucléaire.

Le Premier ministre est certes bien informé. Il reçoit les renseignements de haut niveau, les télégrammes des attachés militaires en poste à l’étranger, ceux du Mossad (Services de renseignements à l’étranger) et d’Aman (Direction du renseignement militaire). Il est le destinataire des notes et dossiers préparés par l’État-major des armées et par son ministre de la Défense nationale. Mais son pouvoir semble absolu puisqu’il est seul à décider, avec son Cabinet de Sécurité des principaux ministres de toute opération militaire extérieure.

Le ministre de la défense, Ehud Barak, ancien chef des armées, avait expérimenté sa mauvaise position, en raison de son passé, pour négocier le soutien des chefs militaires jaloux de leurs prérogatives. Il a perdu la vision innée à un homme politique et a empiété sur le pouvoir de l’armée en devenant le porte-parole des volontés du Premier ministre.

Mais le pouvoir civil s’est affranchi de la politisation de l’armée. Elle n’est plus l’armée populaire, une et indivisible, comme du temps de Ben Gourion. Elle s’est éclatée en clans, ayant chacun une ambition politique, dont les membres préparent déjà leur retour à la vie civile en intégrant le parti qui leur fera la meilleure proposition. Le cas actuel de Gabi Eskenazi est éloquent en la matière puisqu’il semble hésiter entre le parti travailliste d’Yitzhak Herzog et Yesh Atid de Yaïr Lapid. Ses relations exécrables avec Benjamin Netanyahu l’éloignent totalement du Likoud.

Guerre moderne technique

La guerre moderne est complexe et il est difficile à un civil d’assimiler toutes les finesses des nouvelles tactiques. Il lui faut une expertise technique très étendue et suffisamment de vision militaire pour faire la synthèse entre les contraintes politiques et économiques, diplomatiques et militaires, industrielles et technologiques. Il doit être capable d’arbitrer entre le possible et le souhaitable, entre le risque politique et l’avantage stratégique. Il doit dominer les caractéristiques générales des matériels militaires pour équilibrer ses choix politico-stratégiques avec les ressources financières du pays.

La prééminence du chef du gouvernement n’est pas remise en cause mais les militaires s’autorisent une certaine résistance feutrée et indirecte face au pouvoir politique. D’ailleurs certains n’ont pas hésité à se rebiffer quand ils étaient en opposition avec le gouvernement. Moshé Yaalon, avait préféré quitter son poste plutôt que de couvrir le désengagement de Gaza. Plus près de nous, tous les chefs sécuritaires en poste s’étaient opposés en 2009 à toute action militaire contre l’Iran parce qu’ils n’avaient pas en main toutes les assurances politiques.

Mais une certaine évolution se fait sentir au sein des militaires en tenue. Les généraux, qui ont intégré le principe d’un interventionnisme politique, acceptent qu’on empiète sur leur périmètre afin de favoriser une coopération satisfaisante entre politiques et militaires. Mais les débordements sont tenaces et les limites souvent franchies. Montesquieu affirmait l’importance du principe d’équilibre des pouvoirs car, sans cet équilibre des pouvoirs, il n’y a plus aucune liberté, ni aucune protection, contre l’abus de pouvoir.

Ce principe de la séparation des pouvoirs semble avoir été rogné après la décision de Benjamin Netanyahu de se passer du consentement de son Cabinet pour trancher sur les dossiers les plus importants. Il semble qu’il ait du mal avec ses chefs militaires qu’il a d’ailleurs souvent nommés et qui prennent des positions publiques sur les questions sécuritaires.

Mise en garde du chef de Tsahal

Le chef d’État-major Gadi Eizenkot a mis en garde ses soldats contre l’usage excessif de la force face à la vague d’attaques terroristes. Il a estimé que les règles de l’armée étaient suffisantes pour traiter les menaces terroristes et que les soldats devaient faire preuve de plus de discernement sans céder à la panique :

«Quand une fille de 13 ans brandit des ciseaux ou un couteau et qu’il y a une distance entre elle et les soldats, je ne veux pas voir un soldat ouvrir le feu et vider son chargeur sur une fille même si elle commet un acte très grave. Il devrait plutôt utiliser la force nécessaire pour atteindre son objectif. L’armée ne peut pas utiliser de slogans comme tuer ou être tué».

La majorité des hommes politiques et des députés  de droite se sont élevés comme un seul homme contre les déclarations du chef des armées qui a eu droit à un soutien officiel du gouvernement, du bout des lèvres certes. Cela est devenu courant qu’une question sécuritaire se transforme en problème politique.

Le chef de l’opposition est monté au filet  pour le défendre en accusant Netanyahu : «d’avoir laissé les ministres dégrader l’homme qui est en charge de notre sécurité et d’avoir abandonné le chef d’État-major pour les messies de l’extrême droite».

Le leader de Yesh Atid, Yaïr Lapid, a soulevé lui-aussi cette question : «Durant ces dernières heures, j’ai constaté que les politiciens attaquent continuellement le chef d’État-major. Nous devons soutenir pleinement les forces de sécurité, leurs opérations et les règles d’engagement. Une attaque sur le chef d’État-major est une attaque contre l’armée israélienne».

En ces moments de troubles qui agitent la région et qui menacent Israël, la cohésion doit être totale entre le gouvernement et l’opposition en ce qui concerne Tsahal qui tient entre ses mains la sécurité du peuple juif.