Dans l’usine de Ludwigsdorf, travaillaient des hommes et des femmes de toutes les nationalités. Nous, les Juifs, n’avions pas le droit de communiquer avec ces aryens.

C’étaient, pour la plupart d’entre eux, des ouvriers volontaires qui bénéficiaient de nombreux avantages. Ils recevaient, au moment de la pause, des bonnes soupes bien grasses et pleines de légumes. Ils avaient aussi droit à des vitamines et à des cartes d’alimentations supplémentaires.

Notre chef de groupe, un certain Reich, d’origine hollandaise, s’était fait comme amie la cuisinière allemande de la cantine et un jour, il a obtenu son autorisation pour envoyer au moment de la pause, deux hommes de notre groupe jusqu’aux cuisines, pour voir s’il ne restait pas des fonds de caisson de soupe, qui pourraient être distribués à la kolenkolone.

C’était le restant de soupe que laissaient les hommes de l’équipe de nuit, et que nous pouvions hériter et déguster à la pause de 10 h. Pour nous c’était un apport considérable. Même en été, quand elle sentait le suret, on la trouvait bonne à manger. Bref, régulièrement, nous avions ces restes de soupe, une fois un peu plus, une autre fois, un peu moins. Nous n’étions que 15 et le partage était facile.

Sans nous en rendre compte, cet apport nous soutenait physiquement et suppléait aux manquements alimentaires du camp. J’ai passé près de 18 mois à Ludwigsdorf, et la plupart du temps dans la kolenkolone.

Un jour, pratiquement à la fin d’une journée de travail, il y eut un rassemblement (normalement ça ne se faisait qu’au moment du retour, pour le comptage des hommes) et d’après l’air effaré de notre chef de groupe, Reich, il devait se passer quelque chose de spécial …

En effet, au moment où nous étions alignés, sont apparus deux gardes ainsi qu’un civil allemand. Il se passait certainement quelque chose de très grave.

Un des gardes posa la question suivante : qui de vous était de corvée, aujourd’hui, pour aller à la cuisine pour chercher le caisson de soupe ? Qu’il fasse un pas en avant !

Ce jour-là, c’était un autre ami hollandais et moi, qui avaient l’obligation d’effectuer ce travail, et, naturellement, je fis un pas dans la direction du garde, ainsi que mon copain.

Je me trouvais plus près du garde, que le Hollandais, et je n’eus pas le temps de réaliser ce qui se passait, que je ressentis une vive douleur dans mon visage ! Le garde m’avait envoyé la crosse de son fusil en pleine figure.

La force du coup me fit tomber par terre, et une douleur atroce envahit ma bouche. Toute ma tête résonnait…Je vis sur le sol deux de mes dents de devant cassées, et instinctivement, je les ramassai. Ma bouche était en sang et je sentais, avec ma langue, l’ébréchure des dents qui pointaient comme des poignards. Quant à mon compagnon, rien ne lui arriva ! Le garde, satisfait et calmé trouvait, sans doute, que la punition que j’avais reçue était suffisante pour les deux…

Que s’était-il passé ? Pourquoi cette hargne contre les deux porteurs de caissons ? Je ne l’ai appris que plus tard.

On avait constaté, à la cuisine, un soi-disant vol de nourriture. Probablement ce que la cuisinière refilait à notre chef Reich et qui était non déclarable. Ne pouvant désigner le vrai coupable, on avait fait dévier les soupçons sur nous, les Juifs de la Kolenkolone, venant tous les jours chercher et ramener les caissons de soupe. J’ai été une victime innocente, désignée par le simple hasard !

Mes dents de devant ou plutôt ce qu’il en restait, me faisaient très mal et blessait ma langue dès que je mangeais quelque chose. Pour y remédier, j’ai trouvé un petit silex et très doucement j’ai limé les pointes pour arrondir les aspérités. Ce n’est qu’en revenant à Bruxelles que j’ai pu « remédier » à cet « accident de travail ».

En restant, ainsi 18 mois dans le même camp, et en travaillant toujours au charbon, je sauvais mes poumons. Mes camarades, manipulant les poudres nocives (composées de soufre, dynamite et autres) se desséchaient. Non seulement leurs corps étaient colorés, mais on pouvait reconnaître, par la couleur des baraques, à l’entrée, ceux qui travaillaient à la poudre jaune ou rouge. A l’intérieur, les tables, les bancs, les lits s’étaient imprégnés, par le frottement, de la couleur distinctive du groupe de cette baraque.

Je m’étais trouvé un « job » pour me faire un supplément de nourriture. Je ramassais les assiettes vides qui traînaient sur les tables, de ma chambre et avec une énorme pile sur l’épaule, je me pointais devant le guichet de la cuisine. Il faut dire que ces assiettes, fabriquées en métal brun, pesaient très lourd et que personne n’avait envie de cette corvée (au début).

Les filles juives, qui travaillaient dans la cuisine, ne pouvaient quitter les lieux aussi longtemps que toute la vaisselle n’était pas lavée et rangée. Il fallait, que les étagères, où l’on rangeait les assiettes, soient remplies, preuve que tout était rentré.

Pour les filles, mon travail était un gain de temps considérable, et leur permettait de rentrer dans leurs baraques plus vite. Après l’inspection, quand tout était lavé, elles étaient libres.

En récompense, elles me refilaient une bonne assiette (bien épaisse) puisée au fond du caisson ou un croûton de pain. C’était la joie !

Malheureusement, je n’étais pas le seul qui avait eu cette idée, et la concurrence était très âpre. On se bousculait au guichet de la cuisine.

Certains petits rigolos, n’y venaient qu’avec quelques assiettes, uniquement pour pouvoir mendier quelques restes de nourriture. Moi, au moins, je faisais mon « travail » sincèrement. Je parcourais toutes les baraques, cherchant les assiettes vides et je m’amenais avec des piles aussi hautes que mes mains tendues à l’extrême pouvaient contenir. Le poids de ces assiettes en métal m’entaillait régulièrement les épaules et,quand je marchais avec mes chaussure en bois sur les traverses se trouvant devant les baraques, la pile que je portais, ondulait comme un accordéon au-dessus de ma tête.

Je vous assure que marcher avec mes sabots, à semelles de bois, sur les lattis posés devant chaque baraque et tenir sur son épaule une cinquantaine d’assiettes n’est pas une sinécure, et, plus d’une fois, je me suis accroché les pieds … et étalé par terre avec mon chargement.

Ce qui devait arriver arriva. On décréta qu’il était interdit de s’approcher de la cuisine en dehors des heures de distributions de repas. Je pouvais fermer mon « commerce ». Plus de chance d’avoir un petit supplément de nourriture.

Je décidai de passer outre à cette interdiction et je continuais mon manège en ramassant les assiettes dans les baraquements. Un jour, je me trouvais devant le fameux guichet, et, trop occupé à chercher quelqu’un, qui pourrait me refiler quelque chose, je n’ai pas entendu arriver le chef du camp Horonscyk. Celui-ci, venant du côté opposé des quelques marches montantes, m’interpella et me demanda, en hurlant, ce que je faisais là. En même temps, il m’envoya un coup de botte dans mes parties intimes.

J’eus le réflexe de rentrer mon ventre, et de m’incliner légèrement en arrière, mais je sentis, quand même, l’effleurement de la semelle de sa botte… et je me mis à hurler, comme si vraiment il m’avait touché. Je n’avais pas mal, mais je me suis dit, que peut-être cela lui suffira. Je vis dans son regard un certain étonnement, mais m’entendant hurler, il avait atteint son but et imposé sa loi. Il me laissa partir et je dois dire, que plus jamais je n’ai essayé de refaire ce jeu avec les assiettes…