Tout le monde connaît l’annotation du roi Louis XVI sur son journal à la date du 14 juillet 1789 : « Rien ». D’aucuns s’en sont saisis pour démontrer l’indifférence du souverain au sort de son peuple. Mais, de façon générale, justice lui a été rendue (au moins celle-là) sur ce point.

En effet, il apparaît que le roi de France ne notait sur son journal que le résultat de ses chasses et le nombre de pièces de gibier abattues. Nous savons donc que le 14 juillet 1789, jour décidément néfaste, son tableau de chasse resta désespérément vide. La seule prise qui eut lieu ne s’opéra pas dans les forêts royales des alentours de Versailles, mais à la célèbre prison de la Bastille à Paris. Mais ceci est une autre histoire.

J’ai l’impression que l’histoire nous repasse souvent les plats. Soit de grands événements passent inaperçus, soit de petits événement sont montés en épingle. Ainsi, j’imagine le journal d’un chroniqueur historique concernant les XVIIIe, XIXe et XXe dynasties de souverains égyptiens avant l’ère chrétienne, soit environ 1570-1085 av. Il nous décrira les règnes des Aménophis, des Thoutmosis, d’Akhenaton, et surtout des Ramsès, sans jamais mentionner quoi que ce soit au sujet du petit peuple des Hébreux dont, pourtant, l’esclavage en Egypte et la sortie miraculeuse de ce pays sous la conduite de Moïse ont, à travers le récit biblique, bouleversé la conscience de l’humanité.

Connaissiez-vous cette peuplade ? En avez-vous rencontré des individus ? Etiez-vous au courant de leurs souffrances ? Saviez-vous qu’ils ont contribué à la construction des pyramides ? Quel rapport en avez-vous consigné sur vos tablettes ? RIEN.

C’est comme si tout un pan de l’humanité d’alors n’avait pas existé, ou du moins si l’on avait voulu en taire l’existence. En revanche, l’œuvre de tel peintre d’un siècle passé ou les déclarations de tel dirigeant politique d’une autre époque auront marqué leurs contemporains au point de les ériger en figures de proue d’un courant ou d’une idéologie dont on a aujourd’hui tout oublié. Qu’est-ce qui fait qu’une pensée absolument banale et consternante va émerger à une certaine époque, tandis que, dans le même temps, des chefs d’œuvre impérissables passeront inaperçus et que leurs auteurs mourront dans la misère et l’opprobre ?

Cette sélectivité de la mémoire historique ne dépend pas des moyens d’information de telle ou telle époque, puisqu’à moyens égaux certains événements auront été mis en exergue cependant que d’autres auront été passés sous silence ou presque. C’est donc bien la volonté de l’observateur qui crée l’échelle des valeurs.

L’histoire est subjectivée par ceux qui la décrivent à leurs contemporains et à l’intention des générations à venir. Et ce n’est pas non plus la quantité de l’information qui régit la hiérarchie de cette dernière. Aujourd’hui, n’importe lequel d’entre nous dispose d’une masse d’informations en tout genre et provenant du moindre bout de terre de la planète. Qu’en faire ? Qu’en apprendre ? Comment se protéger à l’avenir des effets des mêmes causes ?

Dans la palette très large de la presse écrite et audiovisuelle, chacun choisit son mode d’information. Dans les éventaires des marchands de journaux, comme au bout des télécommandes de nos téléviseurs ou de nos postes de radio, c’est une profusion d’informations qui nous attend.

Des tabloïds jusqu’aux quotidiens de référence ; des chaînes polyvalentes jusqu’à celles très spécialisées ; des divertissements jusqu’à la culture, etc. l’éventail est presqu’infini. Qui pourra dégager ce que les générations à venir devront retenir de cette masse d’information, voire de désinformation, dont nous sommes abreuvés ?

Comment discerner dans le flot des événements ceux qui seront fondateurs de ceux qui n’auront que peu d’incidence sur la marche de l’histoire.

Blaise Pascal, même lui, n’a-t-il pas écrit : « Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. » En fin de compte, comment savoir si un événement sera ce que nos voisins anglais appellent epoch-making, c’est-à-dire s’il sera déterminent pour la suite de l’histoire ou pas ?

Lorsque nous qualifions la Sortie d’Egypte d’événement-fondateur de l’histoire d’Israël, et même de l’histoire universelle, nous entendons par là que les choses n’ont jamais plus été «après» comme elles avaient été «avant». Avec un événement-fondateur, une page se tourne pour la société.

Louis XVI, en écrivant « rien » pour la journée du 14 juillet 1789, même s’il ne se référait pas aux événements incroyables qui venaient de s’y produire (et que, probablement, il n’a appris que le 15 juillet), est fautif de n’avoir fait de son journal que le dépositoire de ses tableaux de chasse ou de ses réceptions officielles, alors que l’Histoire (avec une grande hache, comme l’écrivait Georges Perec) se déroulait sous les fenêtres des Tuileries et du château de Versailles.

Entre les Mémoires du général De Gaulle et le journal de Louis XVI, mon cœur ne balance pas. C’est toute la profondeur de vision du Général et son « idée de la France » qui transparaissent dans ce superbe écrit à la langue si recherchée. Il est acteur et historien à la fois. Il nous lègue des pages d’histoire qu’il était le plus habilité à nous livrer. Ce ne sont pas tous les acteurs de l’histoire qui réalisent cette adéquation entre leur engagement personnel, leurs valeurs, et le destin universel.

Quand, dans quelques jours, nous célèbrerons autour de la table du séder de Pâque, la sortie d’Égypte, mais aussi la fin de l’esclavage de nos ancêtres hébreux, ayons bien conscience que, même si la science historique n’a pas confirmé les affirmations du récit biblique, c’est la manière dont, année après année, nous commémorons ce non-événement (pour certains) qui importe et qui fait que nul ne saurait dire que « rien » ne nous est alors arrivé !

Rabbin Daniel Farhi.