Notre époque nous fait ressentir avec acuité le besoin de fixer notre rapport aux textes fondamentaux, qu’il s’agisse de textes relatifs à la Constitution, à la religion, à la littérature ou à la philosophie.

Nous sommes une génération qui « jump » allègrement aux conclusions sans trop vouloir s’embarrasser de préambules, de raisonnements, d’écoute. Il faut aller vite, obtenir des résultats immédiats, quitte à se dispenser de références, à ne pas vérifier ses sources.

Parmi les champions dans cette dernière catégorie, nombre de journalistes, ignorants de l’histoire des cent dernières années, et présentant l’actualité à l’aune de cette ignorance, ne vérifiant pas leurs sources et maniant l’opinion à coups de certitudes énoncées doctement, même si ces dernières ne reposent sur aucun autre fondement que leurs convictions propres et le désir de caresser le lecteur dans le sens du poil. Je ne sais pas si les écoles de journalisme enseignent l’histoire. Si c’est bien le cas, il doit y avoir beaucoup de mauvais élèves ou d’absentéisme aux cours !

L’Ecclésiaste terminait ses conseils ainsi : « Quant à faire plus que cela, mon fils garde-t-en : faire des livres en grand nombre est sans fin et beaucoup d’étude est une fatigue pour la chair. Fin du discours : le tout entendu, crains Dieu et observe Ses préceptes, car c’est là tout l’homme » (12:12-13). Si je mentionne ici la sagesse du roi Salomon (l’Ecclésiaste), c’est que bien souvent, j’ai l’impression que les choses essentielles ont été écrites et dites il y a bien longtemps et que, depuis, l’homme les a oubliées ou ignorées. Au meilleur des cas, il prétend les « revisiter » ou en faire une « relecture » ; au pire des cas, il se met à écrire de son cru à partir de son inculture et/ou de son amnésie. Les résultats sont souvent pitoyables et indigents.

J’ai parlé de façon critique de certains journalistes parce que ce qu’ils nous donnent à lire, à écouter ou à voir peut déformer dramatiquement la réalité et créer des courants d’opinion captifs, c’est-à-dire que ceux qui, par facilité, se contentent de cette source d’information, se forgent des idées préconçues et se départent de leur libre-arbitre. Mais bien sûr, d’autres médias existent qui nous entraînent sur la voie de la paresse intellectuelle et du prêt-à-penser.

Ce sont certains théologiens autoproclamés et certains philosophes. Ils oublient souvent que pour se livrer à une « relecture » ou pour « revisiter » les textes, encore faut-il les avoir lus et visités un jour ! Ça ne semble pas toujours être le cas. Ceux-là ont une telle haute idée d’eux-mêmes qu’ils imaginent pouvoir faire accroire à leurs lecteurs ou auditeurs que ce qu’ils énoncent savamment est le nec plus ultra de la pensée contemporaine. Qu’on excuse mon outrecuidance, mais j’ai la conviction que l’étude attentive et passionnée d’un commentaire traditionnel de la Bible vaut mille fois le verbiage incompréhensible de certains « modernes » qui se piquent de vagues renvois à la grande littérature ou d’incursions dans le domaine d’une psychanalyse de bazar.

Vous allez me dire que je suis « très colère » et que rien ne semble trouver grâce à mes yeux ! C’est que je suis exaspéré par la façon dont on nous assène des affirmations étayées sur du vent, sans aucune référence ni justification, pour le seul plaisir de s’écouter parler ou de se savoir lu.

N’oublions pas l’Ecclésiaste : « Faire des livres en grand nombre est sans fin ». Pourquoi ne déciderions-nous pas de nous mettre humblement à l’étude des classiques, de lire enfin pour la première fois des textes dont on nous martèle qu’il faut en faire une « relecture » ? La querelle des anciens et des nouveaux ? Non pas, mais s’atteler à acquérir une véritable culture, celle que nous proposaient nos maîtres, à partir de laquelle on peut prétendre à la maturité intellectuelle et, peut-être, porter un jugement sur le monde contemporain.

Pas de passéisme, mais une étude honnête des « fondamentaux » qui seule permet de se prononcer sur les grands choix de société et de civilisation proposés à notre discernement et que nous ne devons pas subir, imposés par des beaux-parleurs, sans faire usage de notre libre-arbitre.

Ce dont manque notre jeunesse, nous dit-on souvent, c’est de repères. Ceux-là ne peuvent être indiqués qu’à partir d’une éducation et d’une instruction cohérentes et fidèles aux enseignements de nos anciens.

Cela vaut tant pour la religion que pour la culture en général. Les références à l’histoire, à la sociologie, à la géographie sont les seules garantes de ce que les repères moraux et humains se perpétuent et ne confinent pas la jeunesse dans des… repaires.

Dans quelques petites semaines, nous lirons, dans la parasha Mishpatim le verset suivant : « Tu ne prendras pas le parti du plus grand nombre pour le mal. » (Exode 23:2) Finalement, c’est cette facilité à suivre les courants et les modes qui met en péril les bases de la morale.

Je ne m’élève pas contre le progrès, mais je demande qu’il soit le fruit de la réflexion et de la liberté de penser de chacun. Ce ne sont pas les gourous qui doivent donner le la à la société. Ce sont les hommes et les femmes convaincus qu’on ne bâtit pas l’avenir en faisant table rase du passé. Si certains veulent « revisiter » les textes ou en proposer une « relecture », que ce ne soit pas pour imposer leur ego ou satisfaire les caprices de la mode, mais pour inciter ceux qu’ils sont censés guider à une première lecture, une première visite d’un patrimoine universel.

Rabbin Daniel Farhi