Responsable, pas coupable
Inévitablement, lorsque le débat s’installait dans le champ de la « responsabilité », surgissait la référence à l’expression proverbiale, responsable mais pas coupable, lancée imprudemment par une ministre française, mise en cause dans une dramatique affaire d’utilisation de sang contaminé. Dans la fraîcheur relative du jardin où se retrouvaient ce soir-là quelques amis autour de Jonathan, elle ne manqua pas d’ajouter sa dimension paradoxale au sujet qui les mobilisait : comment prendre sa part de responsabilité dans un monde devenu si complexe qu’on ne savait pas comment et où l’exercer.
Jusqu’à ce que le libraire, cartésien par nature et par culture, proposa de décomposer la question en deux catégories, plus simples à examiner, l’une après l’autre. Pour vaincre l’intérêt sceptique ainsi éveillé, il proposa d’aborder la responsabilité d’abord individuelle, ensuite collective. Banco lui dirent-ils en chœur, tu es responsable.
Dans la poursuite de sa veine cartésienne, il proposa de relier la responsabilité individuelle au caractère « local ». Proposition acceptée. Bien entendu il y a d’abord la dimension familiale. Mais trop évidente et trop spécifique pour en tirer une loi générale. Plus ouverte est la dimension d’appartenance. À une idéologie. Libéralisme, anarchisme, régionalisme, wokisme… c’est pléthore. A une religion. Islamisme, animisme, judaïsme, l’hindouisme, suprémacisme…. C’est pléthore. A la première à différents titres, l’appartenance à son pays. Avec des variables de responsabilité politico-sociétales. Réapparition du nazisme en Allemagne, plongeon démographique en Italie, indigestion de Brexit en Grande Bretagne, invasion islamiste en Belgique, confrontation liberté/efficacité en Chine, course à la modernité en Afrique, cancer iranien au Moyen-Orient….
Soucieux de porter la confrontation « responsabilité/culpabilité » hors de son académisme, le libraire, malicieux également par nature et par culture, développa deux exemples concernant directement son auditoire du soir. Si, lors des élections législatives israéliennes prochaines, le règne de l’actuel Premier ministre et de sa coalition est reconduit, où vous Israéliens, placerez vous le curseur de votre responsabilité et/ou de votre culpabilité par rapport aux exactions et à la politique menées dans les Territoires occupés ?
En France, la probabilité est grande pour les élections présidentielles en 2027 d’une confrontation finale entre l’extrême droite et l’extrême gauche. Pensez-vous que les électeurs français du bloc droite/gauche central doivent se sentir responsables, coupables, ou les deux, si cette alternative politique se confirme ?
La responsabilité collective relève, elle, du « glocal ». Là, encore, c’est pléthore. Regarder sans réellement s’en mêler la saga du dérèglement climatique et du désastre écologique s’enferrer dans les petits pas. Abandonner à une poignée de surpuissants richards l’appréciation du risque exponentiel de surhumanité que posent les développements de l’intelligence artificielle. Assister sans broncher à la multiplication de la violence et des foyers de guerre, et à la montée en puissance des complexes militaro-industriels. Ignorer en spectateur atavique le tissage sur le monde des toiles de mafias globalisées, de réseaux de drogues ravageurs, de corruption institutionnelle et de méga fraude financière. Renoncer à maîtriser la dérive des réseaux internet, l’envahissement des « fakes » informations et images. S’abandonner à la dictature générale et permanente du smartphone, créateur de zombis universels. Autoriser l’antisémitisme renouvelé, à recréer sans plus de complexe une nouvelle forme de Shoah mondialisée.
« Mal nommer les choses, c’est contribuer au malheur du monde », a écrit Camus. Et Voltaire a ajouté sa voix à celle de La Boétie pour dénoncer la « servitude volontaire ». Diriez-vous, interrogea le libraire, que cette liste d’ignorances collectives, est le signe d’un abandon de responsabilité, ou de reconnaissance d’une culpabilité, ou les deux ?
Il y eut tout de même un silence. Interloqués de voir cet ami, usuellement demi-teinte et réservé, les engager à prendre position claire, le cercle Jonathanistique entreprit de débattre d’abord de l’interrogation collective. Pour aboutir à un méli-mélo d’irresponsabilités personnelles devant une culpabilité collective. Se réfugiant ensuite dans la nécessité d’une réflexion personnelle pour évaluer les implications de l’interrogation individuelle.
Ce qui conduisit l’impitoyable libraire à leur expliquer qu’à gloser sur l’expression de cette aventureuse ministre, il s’éloignaient ensemble de cette vérité littéraire incontournable : responsabilité et culpabilité constituent les deux facettes d’un même phénomène, dont la dissociation relève d’un artifice faussement intellectuel et moral.
CQFD, dit-il en coup de grâce.
