On me dit souvent avec humour et, en fait, réalisme : « Pour toi, Moscou, c’est comme Tel Aviv ». C’est vrai !

A première vue, rien de surprenant : j’ai grandi à coup de livres d’école soviétiques. « elle est immense ma mère-patrie – Chiraka strana moia rodnaia/ширoка страна моя родная », un hit national, transcommuniste, fait de camaraderie authentique que j’aime toujours chanter qui affirme, en conclusion béate : « Je ne connais pas d’autre pays où l’être respire aussi bien/librement », ce qui fait curieusement écho au dernier verset du psaume 150: « Que toute âme vivante chante le Seigneur\כל הנשמה תתהלל יה ». Connaissez-vous un pays, des paysages où il y ait des âmes ?

Au fond, ce petit chant prolétaire exprime une collectivisation joyeuse qui ferait presqu’écho au slogan israélo-hébraïque « eyn li eretz a’heret/אין לי ארץ אחרת = je n’ai pas d’autre terre, pays (qu’Israël) ».

Un détail : Tel Aviv a enfin dépassé les 100 ans et s’est bâtie comme une reproduction créative de la capitale portuaire de l’Ukraine méridionale, Odessa, où des nations si nombreuses se sont succédées dans une altérité douce et haineuse à la fois.

Par moments, on se croirait à New York pour les escaliers qui serpentent en extérieur comme dans West Side Story où dans un Beverly Hills hollywoodien d’une « Pretty Woman » qui, comme Théodore Herzl, croit dur comme le marteau et la faucille, que le rêve devient réalité. Une conviction talmudique plus vraie que l’instinct naturel qui nous fait sortir de la banalité.

A Moscou, bien plus qu’en Ukraine, tout est immense. C’est frappant comme le temps bascule entre la route slovaque d’inspiration austro-hongroise et germanique qui relie Kosice à Uzhhorod/Ужгород dont on ne sait à quelle tribu elle se réfère tant tout le monde est mélangé (Slavoques, Hongrois, Roumains, Ukrainiens, Russyns, Polonais, Roms, Russes, Biélorusses et Juifs d’Ashkenazie qu’accompagnent maintenant le ChaBaD israélien orientalisé) : à l’Est, on sort du temps pour ne plus rien compter.

A Moscou, ce sont les femmes qui sont immenses, souvent juchées avec art et cosmétiques sur des talons hauts, immenses comme les distances entre les stations de métro, les villes, les villages les forêts, les plaines puis les taïgas qui s’ouvrent sur la toundra et le désert.

Les mêmes écrans stridents qu’à Tel Aviv Centre, qui miaulent et sussurent des réclames et des chansons russes, dansant entre l’arabe sonore et l’amharique éthiopien qui murmure en sifflant, mémoire de judéité supposée à la faveur de la sagesse de Salomon s’incarnant en la Reine de Saba et leur fils Melenik : premiers Juifs et premiers Chrétiens d’Afrique grâce au baptême de l’eunuque éthiopien par le diacre Philippe. Ça swingue comme le reggae des Caraïbes aux accents rimés du plus grand écrivain russe, l’Ethiopien Alexandre Pouchkine. Son grand-père était abbyssin – honoré à l’Eglise éthiopienne du Saint Sépulcre.

Les même kiosques, sinon qu’à la place de nos falafels et pains orientaux cashers on trouve des « pirojki/пирожки-muffins fourrés de chou, de viande… ». La même manière de s’habiller, de se déhancher, de discuter avec politesse, bonhommie, frime ou muflerie.

A Moscou comme à Tel Aviv, les ex-soviétiques aiment la pluie… En Israël, on l’attend comme un signe de bénédiction. Je participe depuis longtemps à des groupes de réflexion sur la « zlobost’/злобость – agressivité, violence » à Moscou.

Les mêmes groupes existent entre le Beyt HaTfutsot/בית התפוצות = Musée de la Diaspora » toujours en précarité à Tel Aviv et l’exemple fantastique du Kibboutz Lo’hamey HaGetaot/קיבוץ לוחמי הגטאות proche de Acco (Saint Jean d’Acre) où le polonais, le russe et l’hébreu cohabitent avec le yiddish autour du théâtre de la tragédie humaine d’où l’on sait tirer des enseignements pour combattre la violence. Un modèle inédit dont le Centre de documentation propose de réguler les relations entre les jeunesses juives et arabes.

A Moscou ? En fait, les gens sont souriants, prêts à dialoguer, ouverts, distants… comme chez nous. Il y va du nouveau riche, du nouvel orthodoxe en Rolls Royce ou maxi 4×4 au citadin travailleur, flâneur ou encore dans le besoin, une tendresse souvent primaire ou à vif, faite d’émotions difficiles à maîtriser, une violence qui affleure l’âme, une sensualité naturelle du corps. Et surtout, ces embouteillages urbains à toute heure : certains penseraient que l’on recule alors que l’on avance en surfant sur le sur-place.

Thé vert et « syrniki/сырники – fromages légèrement grillés ». Une société à la liberté captive, bien avant tout communisme. La statue de Friedrich Engels fait face à l’Eglise du Christ Sauveur rebâtie par les dons d’anciens camarades désormais croyants repentis.

Les grands-parents l’avaient détruite avec une rage affamée. Aujourd’hui, on s’élève aux étages de la cathédrale par des ascenseurs. L’occidental invite tout le temps au pardon qu’il distille au compte-goutte. Le Slave gémit, se tord les méninges puis la cagnotte placée à la City londonienne et paie cash sur l’oukaze des frères ravalés par la foi, rescapés des knouts concentrationnaires.

Manitou (le Rav Léon Yehoudah Ashkenazi) expliquait à quel point le monde pagano-européen avait voulu tout détruire « Et, en plus ! », disait-il, « ils auront notre pardon ! » Il n’a pas eu le temps de voir cette dernière hémorragie de la sève juive qui est sortie de la « terre d’Egypte » soviétique, vidant l’Europe de sa sève spirituelle, comme si elle perdait le « mot de passe » pour une vraie connexion divino-humaine.

Justement, en face de l’Eglise du Christ Sauveur, un énorme magasin de culte orthodoxe est encastré dans un supermarché pharmaceutique (ils sont légions). La naturopathie à base d’herbes, de baies sauvages ou de laitues de la mer sont les signes de l’amour des plantes, d’une précarité qui ne s’épuise jamais.

A Jérusalem, les croyants affluent pour l' »Huile Sainte ou Sacrement de guérison ». Il y a un vrai savoir-faire à recueillir avec foi les huiles « sanctifiées » pour avoir brûlé au Saint Sépulcre et retourner en ville juive pour pommader le corps et souvent l’âme de malades qui appréhendent de se rendre dans un hôpital.

Mais passons à l’essentiel : Moscou et Tel Aviv c’est du pareil au même, enfin presque.

Moscou fut longtemps interdite aux Juifs. Rappelez-vous : en périphérie, toutes ces bourgades ou ghettos/shtetlech. Ce n’était pas une « réserve » comme chez les Améridiens ou l’immense Nunavut canadien pour les Inuits. Le « ghetto » est d’inspiration occidentale et romaine, le « shtetl/שטעטל » est cette bourgade où la forêt était si vaste que l’homme pouvait tranquillement se baigner dans l’océan du Talmud.

Avez-vous rencontré des Juifs ?

Ce sont ceux que l’on appelle les « oreme layt/ארעמע לייט = les pauvres » ou encore les « anavvim//ענויים = les pauvres », un peu comme « les pauvres en esprit », sinon qu’ils mangeaient du hareng et avalaient donc beaucoup de phosphore et carburaient au génie d’une langue porteuse de la mémoire araméenne.

On y parlait yiddish dans un contexte slave. Tous les pionniers d’Israël vinrent d’abord de ces régions où les Juifs ont autant témoigné du Dieu vivant que du prophétisme socialo-communiste. Il y a un « axe » qui part d’Odessa-Nikolaiev, passe par L’vov-Lemberg, remonte sur Minsk-Mohilev puis les marches teutoniques des Pays baltes, véritable frontière inviolable et persistante de la fracture européenne.

Le « bouillon de culture » s’y est incarné en un gruau (kasha/каша en russe devenu « kashè/קאשע » en yiddish, qui joue sur le terme talmudique « qashya/קשיא », l’objection homonymique en ashkenaze « kashè » : c’est quand la soupe de grumeaux se fond en diatribes inconsistantes.

Les anciens camarades furent « messianiques » dans une terre démesurée, sans que pointe l’horizon. On se demande pourquoi le Pays du Milieu (Zhung Kuo, Chine) et celui du soleil levant (NiHon) furent si long à atteindre, du moins pour la conscience européenne.

Enfant, je ne rêvais pas de Western, ni de ce que nous appelions la « Goldene Medine/גאלדענע מדינה = le Pays de l’Or » des Amériques. Il était bien plus fascinant d’imaginer un Far East où le Juif Moyshe sauvait la pauvre Tatyana ukrainienne des griffes de l’affreux oppresseur goulagant Vladimir ou Léonide avec l’aide des gentils Yakoutes, non loin du gigantesque fleuve Amour [= Fleuve du Dragon noir en chinois] aux abords du Birobidjan, le premier Etat juif de l’ère moderne.

C’est çà le réalisme social : chaque nation a sa terre dans les frontières de l’Empire russe. Les kibboutzim de Biélorussie furent arrachés et eurent la chance de se déployer en Terre d’Israël tandis que Staline créait le premier état de Juifs, dite « région autonome » du Birobidjan (1934), où, voici encore peu, on écrivait le yiddish phonétiquement, pour « goulagiser » la mémoire hébraïque et son orthographe massorétique.

Aujourd’hui, le Chabad cohabite avec l’Eglise orthodoxe qu’accompagne subtilement la présence de quelques délégués israéliens. Le Patriarche Cyrille de Moscou a tout juste fêté les 80 ans de cette région en partenariat avec le Loubavitch. Bref, un pied-à-terre en Extrême-Orient.

L’âme slave, fût-elle païenne, chrétienne, communiste, néo-trinitaire ou orthodoxe est marquée par cette immensité, cette densité de l’espace qui s’étend sans mesure, en pleine démesure, aussi long que les diminutifs en russe, en ukrainien et donc aussi en yiddish.

A mesure que le nom câlin semble s’étirer quasi à la manière du français « anticonstitutionnellement », les consonnes et les voyelles s’imposent pour garder mesure humaine. Dovid = Dovid’l = Dovidele = Dovidke = Dovidkele = Dvudidshke = Dvudishnushkele… à vous de jouer…

La Fédération de Russie (amputée pour l’heure de certaines régions de l’ex-empire tzariste et des Républiques socialistes soviétiques) se comprend dès lors comme cet espace-temps si vaste et déployé, sensible dès l’Est de Brest-Litovsk à la recherche d’un temps à gagner au long des fuseaux horaires.

Rien n’y fera, jamais. Il semble illusoire d’oser évoquer un temps hors-temps comme « jamais » car, de fait, l’Occident vit de chimères héroïques, militaires et conquérantes dans l’humilité qui se bât une coulpe fardée en indulgences.

L’immensité ne peut se repaître de petites nations qui se fractionnent sans rien réparer.

Une nature qui entraîne l’âme à se soumettre à Dieu, aux hommes, aux tyrans… à réfléchir aux dimensions d’un univers qui s’échappe souvent en rêves faits de grâces divines et de péchés incommensurables.

C’est fondamentalement comme Jérusalem, Beershéva ou même Tel Aviv dont le nom a été choisi en référence à la Alt-Neu Schul (synagogue de Prague) où le Rabbin Loew oublia de retirer le « Shem » à l’Entrée du Shabbat, provoquant le dérèglement du l’embryon robotique (golem/גולם = mot singulier, hapax du psaume 139, 16) – le tell/תל rappelle l’ancienneté tandis que le printemps-aviv/אביב invite au renouveau.

En Israël, tout est gigantesque, au-delà de toute mesure humaine car il y va du dialogue fragile, ardu avec Dieu, lorsque l’Indicible touche les contours indomptables de l’identité humaine.

L’âme humaine est aussi sous contrôle. Elle cherche, avec ténacité et profonde espérance, le chemin vers la liberté. Entre « Moscou et Jérusalem », en gros, il y a une manière différente d’appréhender les mensurations humaines, mentales, théologiques et sociales.

Tout est concentré, compacté en Israël. Un désert (= midbar/מדבר = lieu où [Dieu] parle) qui ouvre perpétuellement sur le mystère divin de l’existence.

Tout est au-delà de toutes normes dans une Russie où le « strannik/странник-pèlerin itinérant » cherche la Vie à l’instar d’Abraham, un Araméen vagabond (Deut. 26,5).

Cette proximité entre un espace-temps immense et concentré constitue l’un des points d’avenir passionnant dans le développement proche et si contrasté des sociétés russe, slave, sibérienne, euro-asiatique et le dynamisme israélien.