Discours de la cérémonie que j’ai présidée au Mémorial de la Shoah hier pour les 72 ans de l’insurrection du Ghetto de Varsovie. J’ai souhaité rendre hommage à tous les combattants juifs de 1933 à 1945

« En cette aube du 19 avril 1943, le peuple juif est debout. Les Juifs combattants, tous les Juifs du ghetto de Varsovie encore vivants se battent seuls, armes à la main.

A la stupeur du monde qui les a oublié, qui les a ignoré, ils vont tenir tête, avec seulement quelques armes de poing, à la plus puissante armée du monde, pendant trois longues semaines.

Comme Arié Wilner, un des dirigeants de la révolte, le déclara « Nous ne voulons pas sauver nos vies. Personne n’en sortira vivant. Nous désirons sauver notre dignité d’hommes. »

Le grand poète et résistant lituanien, Aba Kowner constate « Pour le peuple, pour les millions de Juifs sous la botte allemande, il n’y a pas de salut. » On ne peut que « sauver l’honneur de notre peuple ».

Cette insurrection désespérée devint le symbole de la Résistance juive pendant la seconde guerre mondiale. Mais cette insurrection unique par son ampleur et son retentissement ne doit pas faire oublier tous les actes de résistance des Juifs combattant individuellement ou collectivement contre le fascisme et le nazisme de 1933 à 1945.

Les Juifs s’engagèrent en masse dans les Brigades Internationales pour sauver du fascisme la jeune République espagnole.

En 1938, Herschel Grynszpan abat un secrétaire d’ambassade allemand à Paris pour, selon ses déclarations : « venger des persécutions infligées par ces sales boches ».

A la déclaration de guerre, les Juifs étrangers en France se portent volontaires en masse au sein des armées françaises. 26.000 volontaires Juifs étrangers sur 45.000 volontaires s’enrôlent dans l’armée française à l’automne 1939. Ils combattent avec une exceptionnelle vaillance dans la Somme et en Norvège. Cet hiver au Mémorial, une très belle exposition a retracée leurs engagements pendant toute la guerre.

Les Juifs de Palestine s’engagent eux aussi en masse dans l’armée britannique. Ils seront près de 40.000 à combattre sous l’uniforme britannique et pour certains au sein de la Brigade Juive de Palestine. Ils se battront avec un extrême courage au Liban, en Syrie, à Chypre, en Libye, en Erythrée, en Ethiopie, en Somalie et partout en Europe, mais surtout, leur héroïsme sera déterminant pour arrêter les troupes de Rommel à El Alamein.

1,5 million de Juifs français, anglais, américains, russes et de tant d’autres nationalités se sont battus sous les uniformes de leurs armées respectives.

Près de 500.000 Juifs russes se battront ainsi de 41 à 45, 300 d’entre eux seront généraux. Le plus illustre, le général Yakov Kreiser, a été le premier général russe à avoir été fait « Héros de l’Union Soviétique » et joua un rôle décisif dans les batailles de Smolensk et Stalingrad.

En Pologne, les Juifs multiplièrent les révoltes, les actions armées. Il y eut des insurrections à Czestochowa, à Bialystok, à Bedzin, à Wilno, à Cracovie.

« Des jeunes juifs de Czestochowa se dressèrent contre les Allemands, mais leurs pistolets ne tirant pas, se jetèrent sur leurs ennemis à mains nues et furent massacrés » rapporta Isaac Zuckerman, dit « Antek » un des chefs des combattants du ghetto.

Les Juifs se soulevèrent aussi dans les camps de la mort en août 1943 à Treblinka en octobre 1944, à Birkenau, mais surtout en octobre 1943 à Sobibor, seule révolte réussie d’un camp.

En France, individuellement ou collectivement, les Juifs ont été aux premiers rangs de la Résistance.

Dans les Forces Françaises Libres, avec quelques marins bretons, quelques aristocrates, ils furent souvent les premiers à rejoindre de Gaulle. J’en citerai quelques uns, illustres : René Cassin, Pierre Mendès-France, Romain Gary, Joseph Kessel, Jacques Bingen, Jean-Pierre-Bloch, Max Guedj, Jean-Louis Crémieux, Raymond Aron et tant d’autres.

Plus de 7 % des Compagnons de la Libération étaient d’origine juive et le premier français à avoir été décoré par cet ordre fut le sous-lieutenant Robert Weil. Après une guerre héroïque, certains s’illustrèrent : François Jacob (Prix Nobel), José Aboulker, Pierre Louis-Dreyfus, Jean Rosenthal ou René Cassin (Prix Nobel).

Dans la Résistance Nationale Intérieure, il y eut de nombreux chefs de réseaux juifs, comme Jean-Pierre Lévy, fondateur et dirigeant de Franc-Tireur, le grand historien Marc Bloch, chef pour la région Lyonnaise des MUR ou les fondateurs du réseau du Musée de l’Homme (un des premiers réseau de résistance), Boris Vildé et Anatole Lewistky. Raymond Aubrac, de son vrai nom Samuel, était un des dirigeants clé de Libération Sud.

Grâce à Serge Klarsfeld nous savons que 17 % des résistants et opposants fusillés au Mont Valérien étaient Juifs.

D’autres exemples encore du rôle crucial des Juifs dans l’action armée : Sur les 300 Français d’Algérie dirigés par José Aboulker, qui permirent le débarquement anglo-américain en novembre 42, 90 % d’entre eux étaient juifs.

Au sein des FTP-MOI, dirigés par Joseph Epstein et Adam Rayski la grande majorité de ces résistants héroïques étaient juifs. Sur les 23 condamnés à mort de l’Affiche Rouge, 12 d’entre eux étaient juifs. Mais aussi, chère, Anne Hidalgo, un républicain espagnol, Celestino Alfonso. Et en cette année, ce mois du centenaire du début du génocide arménien, deux Arméniens, dont bien sur leur chef Missak Manouchian. Je vous invite d’ailleurs à l’issue de cette cérémonie à visiter la toute nouvelle exposition que le Mémorial consacre au génocide des Arméniens.

A la tête des mouvements politiques de la résistance, nombreux étaient les Juifs. Daniel Mayer dirigeait le Parti socialiste clandestin, Maurice Kriegel-Valrimont représentait les communistes au sein des Mouvements Unis de la Résistance.

Sans oublier ces grands hommes, acteurs et symboles de la résistance morale et politique, Pierre Masse, Victor Basch, Jean Zay, Georges Mandel et Léon Blum. Seul Blum échappera aux assassins.

Et puis il y eut, comme dans de nombreux pays occupés, une vraie Résistance Juive organisée.

Cinq grandes organisations juives communautaires se sont illustrées, l’Organisation Juive de Combat, les Eclaireurs Israélites de France, le Mouvement de la Jeunesse Sioniste, l’Oeuvre de Secours aux Enfants et l’aumônerie du Consistoire Central, qui ensemble ont sauvé plus de dix mille enfants juifs.

L’armée Juive de Jacques Lazarus fut précurseur dans le combat armé, dès janvier 42.

Les résistants de la Sixième des Eclaireurs Israélites dirigés par Robert Gamzon créèrent leur propre maquis dans le Tarn entre Vabre et Lacaune et participèrent, comme les combattants du Mouvement de la Jeunesse Sioniste, aux combats pour la libération de la France et ceux-ci jusqu’en Allemagne.

En France comme en Pologne, la Résistance juive comprenait aussi des historiens qui cherchaient à préserver les traces du crime.

A Varsovie, le grand historien Emmanuel Ringelblum a constitué une équipe pour assembler un fonds d’archives et de témoignages enterré profondément dans le ghetto. Ces archives uniques, ces mémoires du Ghetto, de la vie, des combats et de la mort, furent retrouvées en 1946.

En France, dès avril 1943, alors que le ghetto s’insurge, Isaac Schneersohn, le fondateur du Mémorial de la Shoah, fonde dans un même élan de volonté de témoignage, le CDJC. Le Centre de Documentation Juive Contemporaine dont toutes les archives se trouvent depuis 1955 dans le bâtiment qui vous fait face.

Les Juifs ont ainsi résisté partout en Europe, en Afrique du Nord, au Moyen-Orient.

Ils furent, comme l’a très bien écrit un journaliste hollandais en 1943, Pierre Van Paassen, « L’allié oublié ».

Les plus désespérés et les plus héroïques d’entre eux, ceux de la rue Mila, dans le Ghetto de Varsovie, nous ont laissé un héritage.

Je souhaite laisser la parole à Marek Edelman. Il fut l’un des cinq chefs de la révolte du ghetto et l’un des très rares survivants.

Lors des cérémonies célébrant les cinquante ans de la révolte en 1993, Edelman concluait son discours prophétique par ces mots : « L’Europe se comporte comme ce promeneur du dimanche qui faisait du manège près du mur du ghetto alors que de l’autre côté des gens mourraient dans les flammes. Indifférence et crime ne font qu’un. C’est pourquoi nous devons nous souvenir de ce manège de ces flammes et de ces insurgés qui, après toutes ces années, réussiront peut-être à attirer l’attention du monde sur le génocide. Puisse cet avertissement nous protéger de l’échec de la civilisation, de l’humanité, du progrès. Puisse l’homme ne pas détruire son espèce. Puisse le meurtre ne pas devenir titre de gloire. »

Dernière phrase terrible d’Edelman « Puisse le meurtre ne pas devenir titre de gloire. »

En 2015, 72 ans après la révolte du ghetto le meurtre est redevenu titre de gloire. Titre de gloire pour le meurtre des Chrétiens du Nigéria, du Kenya, de Centrafrique, d’Irak, de Syrie. Titre de gloire pour les meurtres des Musulmans de par le monde musulman. Titre de gloire pour le meurtre des Juifs de France, de Belgique, du Danemark, d’Argentine, d’Italie, d’Autriche et d’Israël.

Résister, oui. En tant que Juif Français. Dire tout haut que les Juifs Français en France ne cèdent pas. Les Juifs Français ne reculent pas devant la terreur et ne reculeront jamais.

Dire tout haut notre solidarité d’homme à tous les persécutés de la terreur de par le monde. Et toujours se rappeler cette autre injonction de Marek Edelman « Indifférence et crime ne font qu’un ».

Je vous remercie »

_4SB2840                         Vice-Président du Mémorial de la Shoah