Le 16 juillet 1995, le président de la République française, Jacques Chirac, prononçait un discours mémorable près de l’emplacement de l’ancien Vel d’Hiv où il reconnaissait, pour la première fois (n’en déplaise à M. Zemmour), la responsabilité de notre pays vis-à-vis de la déportation des Juifs de France, notamment lors de la rafle du Vel d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942 à Paris.

Le 26 octobre 2014, le président de l’Etat d’Israël assistait à Kafr Kassem à la commémoration du massacre qui eut lieu dans ce village arabe israélien le 29 octobre 1956, au cours duquel des hommes du Magav, la police des frontières israélienne, abattirent de sang-froid 47 civils arabes israéliens, dont 15 femmes et 11 enfants âgés de 8 à 15 ans tandis que ceux-ci revenaient des champs près de leur village. Il a, lui aussi, 58 ans après les événements, prononcé un discours mémorable, bien qu’il ait eu très peu d’écho en Israël même.

Une double démarche nécessaire de repentance par rapport à des événements qui ont représenté l’ « irréparable » (pour la France), ou « lourdement pesé sur la conscience collective d’Israël ».

Je ne reviendrai pas ici sur la rafle du Vel d’Hiv. En revanche, je voudrais m’arrêter un instant sur le massacre de Kafr Kassem, peu connu, qui fait partie du terrible contentieux entre Juifs et Arabes israéliens, et auquel, on l’espère, le discours du président de l’Etat d’Israël apportera un peu d’apaisement.

Le contexte dans lequel le massacre a été perpétré était celui de l’attaque imminente des forces israéliennes, britanniques et françaises contre Gaza et le Sinaï (Egypte) et qui devait les amener jusqu’aux portes du canal de Suez.

Israël, craignant des incursions de groupes armés en provenance de Jordanie, confia à la police des frontières (Magav) la mission de surveiller le front oriental, particulièrement les villages arabes israéliens du « Triangle », cette zone frontalière qui comprend notamment le village de Kafr Kassem et qui, à l’issue de la guerre de 1948-1949 (dite d’indépendance), avait été placée sous administration militaire israélienne.

Ici, je cite l’article de Wikipédia qui explique le déroulement de l’opération. « Le Magav est sous les ordres du colonel Issachar Shadmi, de Tsahal. Dans la journée du 29 octobre, il donne l’ordre pour que soit appliqué un couvre-feu sur 8 villages arabes du Triangle et que l’on tire sur toute personne qui ne le respecterait pas. Vers 13 heures, le commandant du bataillon des gardes-frontières, Shmuel Malinki réunit ses officiers et leur transmet les ordres, ceux-ci devant être appliqués dès 17 heures. Certains objectent que des ouvriers arabes sont au travail dans leurs champs et qu’ils ne sont pas au courant du couvre-feu. S’ensuit alors une discussion. À la question : « Que faire dans ce cas ? », le commandant répond en arabe : Allah Yarhamhum, ce qui signifie « Que Dieu les prenne en miséricorde ». Quant à savoir ce qu’il faut faire pour les femmes et les enfants, Shmuel Malinki répond : « Sans sentiments », argumentant qu’il « [est] préférable que, dès le premier soir, il y ait des morts dans chaque village parce que cela facilitera le maintien du couvre-feu et aidera à l’exécution de la mission dans les jours qui suivront ».

Le lieutenant Gabriel Dahan est responsable de l’application du couvre-feu à Kafr Qassem. Il notera plus tard : « Il était évident qu’il ne s’agissait pas de forces combattantes ou hostiles, mais de gens de retour à leur village qui ne cherchaient pas à se cacher, ils étaient en tenue de travail et portaient des corbeilles dans leurs mains.» Il interprète les instructions au pied de la lettre à plusieurs occasions. Un camion transportant des femmes est arrêté. Elles demandent grâce. Elles sont abattues. 15 personnes à bicyclettes sont interceptées et priées de descendre puis « sont criblées de balles ». Plusieurs camions transportant des ouvriers sont successivement arrêtés. À chaque fois, passagers et conducteurs sont abattus – […] La nouvelle du massacre fut censurée et le public israélien ne l’apprit qu’après quelques semaines, quand le Premier ministre David Ben Gourion dévoila les conclusions d’une enquête secrète. »

Un procès suivit le massacre de Kafr Kassem, au cours duquel huit officiers furent condamnés à des peines allant de 7 à 17 ans de prison, peines qu’ils n’effectuèrent que partiellement, ayant été graciés par le président Yitshak ben-Zvi. Le tribunal a jugé que l’ordre d’ouvrir le feu sur les civils était « manifestement illégal », bien qu’il eût été donné en haut lieu.

Et c’est bien là le cœur du problème. Qu’il s’agisse de la rafle du Vel d’Hiv ou du massacre de Kafr Kassem, ou de tant d’autres crimes de masse, les exécutants (policiers ou soldats), n’ont, disent-ils, fait qu’obéir à des ordres venus d’une autorité supérieure.

Cet argument a été purement et simplement balayé lors des procès intentés aux acteurs des horreurs commises, comme on a pu le voir à Nuremberg (1945-46), à Jérusalem (1957 pour Kafr Kassem, 1962 pour Eichmann) ou à Cologne (1980, pour Lishka, Hagen et Henrichsohn). Le Torah nous dit (Exode 23:2) : לא תהיה אחרי רבים לרעות ולא תענה על רב לנטת אחרי רבים להטת « Ne suis point la multitude pour mal faire ; et n’opine point sur un litige dans le sens de la majorité, pour faire fléchir le droit ». Ce qui signifie qu’il est des fois (toujours ?) où il faut savoir désobéir à des ordres manifestement immoraux.

C’est ce qu’ont fait certains policiers pendant l’occupation allemande, permettant ainsi à des familles juives d’échapper à la déportation ; c’est ce qu’a fait le cardinal Gerlier en soustrayant à l’arrestation une centaine d’enfants juifs ; c’est ce qu’a fait le capitaine des pompiers Pierret en ouvrant les vannes d’incendie pour donner à boire aux misérables juifs parqués dans des conditions inhumaines au Vel d’Hiv ; c’est ce qu’ont fait les déserteurs de la Wehrmacht ; et c’est sans doute ce qu’auraient dû faire les policiers chargés de faire respecter le couvre-feu à Kafr Kassem.

Lorsque l’irréparable a été accompli, que faire à part condamner les coupables ?

Reuven Rivlin, comme Jacques Chirac avant lui, tous deux représentants de leur pays, a clairement, officiellement et fermement dénoncé, condamné et regretté la tuerie du village martyr de Kafr Kassem.

Il s’est inscrit dans la lignée de son prédécesseur, Shimone Peres, qui, en 2007, avait officiellement présenté ses excuses pour les événements en question, mais il l’a dépassé en se rendant pour la première fois sur place.

Depuis le discours de Jacques Chirac, l’enseignement de la Shoah dans les lycées a pris la place qui convenait à une telle horreur.

Depuis octobre 2006, les écoles en Israël commémorent chaque année le massacre par une journée d’étude et de réflexion sur la nécessité de désobéir à des ordres illégaux.

Réparer l’irréparable ? Ce n’est bien sûr de fait pas possible, mais faire que ça ne se reproduise plus au moyen de l’enseignement aux jeunes générations, c’est possible.

C’est nécessaire, c’est urgent, c’est salutaire.

Shabbat Shalom, à tous et à chacun.