Il y a certaines rencontres qui ne laissent pas indifférent, qui marquent les esprits, qui portent et qui stimulent avec une énergie presque mystique.

Parfois ce sont de savants professeurs qui nous subjuguent, parfois ce sont des artistes au contact desquels nous voyons le monde différemment. Il arrive même, figurez-vous, que les professeurs soient des artistes.

C’est le cas de Kamal Hachkar, réalisateur du film Tinghir-Jérusalem, les échos du Mellah (2013), que j’ai eu la chance de rencontrer et qui a eu l’amabilité de répondre à mes questions.

Ce premier film a été réalisé non sans difficulté et a suscité de vives réactions dont les échos ont résonné au Maroc, en Israël et en France.

Il place au premier plan la cohabitation des berbères musulmans marocains avec la communauté juive à Tinghir au Maroc, il met également en avant le devoir de mémoire quant à cette histoire commune, l’identité plurielle de la société marocaine et enfin le départ massif de cette communauté pourtant enracinée depuis 3000 ans au Maroc…

– Kamal Hachkar, pouvez-vous me parler de votre parcours, intellectuel entre autre, et de la réalisation de votre film Tinghir-Jérusalem, les échos du Mellah ?

« Je suis né à Tinghir, dans l’Atlas marocain. Je suis arrivé en France, dans l’Ain à l’âge de 6 mois, mon père y travaillait déjà en tant qu’ouvrier. J’ai eu une enfance typiquement française, à la Marcel Pagnol avec le curé, l’instituteur, tout en conservant ce lien avec le Maroc où je retournais chaque été.

J’ai commencé mes études d’histoire à Rouen, puis obtenu ma licence à la Sorbonne à Paris. Je suis devenu professeur d’histoire en ZEP dans le 93 et dans le 78.

Tôt dans ma scolarité, au collège, je me suis intéressé à la culture juive. Lorsque j’ai été confronté à l’histoire de la Shoah j’ai ressenti une empathie profonde pour ce peuple qui a été persécuté pour ce qu’il était. Comment des Hommes ont-ils pu faire cela à d’autres Hommes ? Je ne sais pas si je le formulais comme Primo Lévi à l’époque, mais le sentiment y était.

Plus tard, en classe de terminale, j’ai découvert des intellectuels de culture juive comme Karl Marx, Sigmund Freud, Walter Benjamin… j’ai tout de suite été épris de cette dialectique entre le particulier et l’universel qui, en un sens, faisait écho à ma propre histoire : je suis berbère, de culture Amazigh (les hommes libres) mais je réside en France où mon attrait pour l’universel s’est vivifié.

Mon premier contact avec la culture juive a donc été celui d’un enfant qui se posait des questions sur ses identités : « Suis-je marocain ? » « Suis-je français ? » et j’ai trouvé des réponses chez ses hommes qui, à partir de leurs particularismes, ont su produire des œuvres universelles.

C’est seulement à l’âge de 18-19 ans que j’apprends l’existence des juifs marocains, tout un pan de l’histoire que j’ignorais s’ouvre alors à moi : je me suis documenté, j’ai interrogé mes aînés, j’ai découvert qu’une autre identité marocaine existait. J’ai donc voulu comprendre pourquoi ces gens étaient partis.

J’ai entrepris un travail d’historien, passé au peigne fin les archives de Nantes et commencé une thèse sur les communautés juives berbères, jamais terminée…

L’envie de découvrir l’univers artistique israélo-palestinien m’est venue en 2005, après avoir visionné certains films, notamment la Fiancée syrienne d’Eran Riklis ou encore Prendre femme de Ronit Elkabetz où l’arabe marocain est mélangé à l’hébreu.

J’ai alors rejoint l’association « Parler en paix » avec un faible pour la langue hébraïque et décidé de me rendre en Israël et Palestine où j’ai très vite eu l’impression d’être chez moi.

Mes rencontres sur place, notamment avec des acteurs qui oeuvrent au rapprochement, ont constitué l’acte fondateur de passer d’un travail universitaire à un travail filmique, artistique.

Je ne connaissais personne dans le milieu : réaliser un film sur cette absence a été un travail rigoureux de quatre ans pendant lesquels j’ai dû tout apprendre.

Le film est né dans la difficulté, entre le Maroc et Israël. La chaîne marocaine 2M a décidé de le coproduire et enregistré trois millions de téléspectateurs lors de sa diffusion.

Cela représente un écho considérable, d’autant plus que j’ai voulu ce film accessible à tous dans le sens politique du terme, c’est-à-dire compréhensible par tout le monde et dépassant les frontières de l’élite intellectuelle. Ce film sur la mémoire est sensible, subjectif, bien que de rigueur historique. »

– Vous avez dit, lors d’une précédente interview, ne pas chercher à idéaliser les relations de la communauté musulmane et de la communauté juive au Maroc mais vous vous attachez quand même à mettre en avant une symbiose entre les deux. Cette symbiose là est le fruit d’une cohésion née d’un socle de valeurs, de coutumes et de normes propres à la culture marocaine. N’est-ce pas dire que le pouvoir cohésif d’un pays devrait-être aussi fort que celui d’une religion ?

« Oui, j’en suis fondamentalement convaincu. Mon film donne quelques clés pour comprendre pourquoi les juifs sont partis. Il y a nécessairement des points négatifs : la détérioration des relations entre ces deux communautés après 1948 ou encore le fait que malgré leur voisinage, des frontières étaient clairement établies, très peu de mariages mixtes avaient lieu par exemple.

Idéaliser ces relations n’apporte rien, il y avait objectivement des moments de tensions, d’autre de symbiose.

Il y a eu des hauts et des bas, je pense aux regrettables pogroms marocains qui ont eu lieu en réponse à ce qu’il se passait au Proche-Orient, mais je pense aussi à la valeur d’un judaïsme marocain très singulier, né de cette terre. Il y a une vraie culture juive marocaine, et on le voit dans l’amour des juifs marocains qui reviennent pour montrer l’endroit où ils ont vécu à leurs enfants.

Il faut dire que le Maroc représente la plus grande communauté juive dans un pays arabo-musulman. En 1948, il comptait près de 300 000 juifs, il en reste entre 5 000 et 10 000 aujourd’hui. Certains reviennent. Mon rêve serait qu’ils reviennent tous, pour que l’on construise ensemble ce pays. C’est une ode à mon pays, à sa pluralité.

Certains ont brossé un tableau noir de la vie des juifs dans les pays musulmans, mais cela servait surtout des desseins politiques sionistes, il fallait montrer qu’ils devaient partir pour rejoindre la Terre promise, il fallait justifier ces départs. Le nationalisme arabe étriqué n’a rien arrangé, pensant qu’il n’y a qu’une identité arabo-musulmane et niant tout le reste, même la culture amazigh.

Ce n’est qu’en 2011 que la Constitution marocaine reconnaît l’identité juive comme partie intégrante de l’identité nationale marocaine, tout comme l’identité amazigh.

J’ai voulu montrer ce qu’il y a de beau dans ce passé commun, des juifs qui parlent avec tendresse de leurs anciens voisins, des musulmans fiers de cette pluralité. J’ai voulu valoriser cet amour sincère et vrai pour leur pays, leurs témoignages sont vrais : ce sont des fêtes de Pessah où les juifs offraient du pain azyme aux musulmans qui leur donnaient de l’huile et des dattes en retour… ce sont 3000 ans d’histoire qu’on ne peut pas effacer. »

– Vous qualifiez ce film « d’ode au vivre ensemble » et vous mettez l’accent sur la grande valeur de la diversité, notamment avec l’expression « d’identité plurielle ». Comment interprétez-vous le fait qu’un film ayant pour objet d’éclaircir une partie de l’histoire du Maroc puisse être confondu avec un plaidoyer sioniste ? Khalid Soufiani vous accuse de « normaliser les relations avec Israël », pouvez-vous me dire, selon vous, ce que ces amalgames et ces raccourcis simplistes traduisent ?

« Ce sont des gens qui, je pense, ne comprennent pas l’art en général et qui instrumentalisent de vraies questions politiques, notamment celle du conflit israélo-palestinien, pour nourrir leur haine et leur obscurantisme.

Si les juifs étaient partis en Guinée, je serais allé les chercher là-bas. Il se trouve qu’ils sont partis en Israël. Ils font partie des nôtres, on ne peut pas rayer ou effacer ça.

Les personnes à l’origine de ces accusations se fichent complètement de la cause palestinienne d’ailleurs, pour eux c’est juste un fonds de commerce. Soufiani a apporté son soutien à des dictatures arabes comme celles de Saddam Hussein ou Kadhafi, cela suffit à le décrédibiliser à mes yeux, ses paroles ne m’ont jamais atteint. Au contraire, cela m’a donné envie d’insister.

On m’a reproché d’attaquer les valeurs du Maroc, certains voulaient même la déprogrammation de mon film. Il faut combattre ces personnes avec nos œuvres artistiques, nos écrits, nos prises de positions, notre culture.

Certains de mes amis anthropologues m’ont dit que je leur avais tendu un miroir reflétant une réalité historique : la diversité culturelle. Réalité qu’ils ne voulaient pas voir. Pour moi ce sont des obscurantistes qui veulent nous faire revenir en arrière. Ce ne sont pas patriotes ces gens là, les vrais amoureux du Maroc c’est nous. »           

– Vous avez dit lors d’une interview que les programmes scolaires marocains ne parlent pas de la présence juive au Maroc et vous faites un parallèle avec les programmes israéliens qui, eux, ne parlent pas du sort des arabes. Qu’est-ce que cela signifie ?

« Une peur. Cela traduit la peur des amalgames comme vous l’avez évoqué dans une précédente question. Ça montre la centralité du conflit israélo-palestinien qui n’est toujours pas réglé au bout de soixante ans et qui impose une volonté de compresser tout le monde dans une seule et même identité.

Je suis contre l’occupation, je ne supporte pas le gouvernement de Netanyahu qui ne cesse de coloniser. Beaucoup de mes amis israéliens le pensent aussi, des associations le disent aussi. Pour autant, je suis pour une réflexion hors du clan et de la tribu, il n’y a pas de solidarité obligée, je suis en partage avec ce qui m’intéresse chez les gens, quels qu’ils soient.

Et il y a des Palestiniens laïcs bien plus proches des israéliens laïcs que des ultra orthodoxes, ou du Hamas, parce qu’ils ne partagent pas les mêmes valeurs tout simplement.

On est quelques uns à se battre au Maroc pour que l’on inscrive dans les programmes scolaires la dimension juive, la dimension amazigh, parce que l’éducation est le meilleur vaccin contre les discours annihilant la réalité, ceux qui veulent nous faire oublier qui nous sommes. Il faut inscrire cette pluralité dans le récit national pour obtenir des citoyens éclairés. Et il y a urgence.

Il ne faut pas avoir peur car à chaque fois que l’on recule, les extrémistes musulmans ou même juifs avancent. On doit défendre l’identité plurielle. Je suis français-marocain-berbère-de-culture-musulmane et tout cela s’additionne, ça ne se soustrait pas : je ne nie pas ma marocanité parce que je suis français, et vice et versa. 

Nous devons éduquer à la pluralité, à la diversité, à l’universalité car c’est une force inestimable. »

– Bien que les contextes socio-politiques soient très différents, pensez-vous que l’on puisse comparer l’exil des juifs marocains avec celui des palestiniens de 1948 ?

« Absolument. Le contexte historique n’étant pas du tout le même, le parallèle tient au ressenti de l’exil qui est un ressenti universel.

Les palestiniens peuvent s’identifier à ces femmes berbères parties en Israël car leurs mères palestiniennes portent encore autour du cou la clé de leur maison en Palestine.

A la différence des juifs marocains, les palestiniens n’ont pas eu le choix de rester, ils devaient partir ou mourir, c’est plus facilement comparable aux expulsions des juifs orchestrées par Nasser en Egypte.

Les exilés, quels qu’ils soient, partagent tous la douleur de la perte, la douleur du départ, l’amour qu’ils peuvent avoir pour leur terre perdue. L’écrivain Mahmoud Darwich a d’ailleurs écrit les plus beaux poèmes sur l’exil.

La fuite est toujours précédée d’un sentiment de catastrophe imminente, de peur.

De nombreuses histoires individuelles ont été emportées par l’Histoire collective, sans pour autant que ce ne soit irrémédiable. On peut toujours essayer de recoller les morceaux, de reconstruire des ponts. C’est ce que mon film tente de faire : tisser du lien. »

– Vous dites que vous n’avez jamais eu le sentiment d’appartenir à une minorité, que ce soit votre identité berbère au Maroc, ou encore le fait d’être un musulman qui a grandi dans la « France profonde ». Pensez-vous vous être préservé de ce sentiment d’exclusion qui mène à l’intolérance ?

« Bien sûr. Dans ma construction, et dans l’acceptation des mes identités. Au départ j’avais ce sentiment d’étrangeté, cette prise de conscience a été progressive. Mon identité française s’est construite à l’école d’où ma volonté de transmettre un savoir historique, voire sociologique et anthropologique.

Il y a une manière de mettre à distance ces choses qu’on ne choisit pas. Je ne supporte pas ces nationalismes étriqués, je suis un patriote, j’aime la France et le Maroc qui sont mes deux patries, mon papa et ma maman. Je ne supporte pas le repli communautaire, l’entre soi, j’ai toujours aimé la diversité, la différence, apprendre de l’autre.

J’ai connu le racisme, « des gens comme vous » m’a-t-on dit. Je l’ai combattu avec des mots, avec une parfaite maîtrise du français, avec mon savoir.

Être bien dans ses identités épargne la construction d’une citadelle de défense stigmatisante. Avoir conscience de la richesse de cette pluralité n’est pas évident, on a des doutes, parfois un sentiment de trahison.

J’ai aussi compris que ce n’était pas qu’un problème ethnique : ce rapport à l’identité est un rapport à l’intellect, au savoir. Bien sûr la position sociale joue beaucoup. Se construire dans l’altérité n’est pas facile pour les jeunes qui vivent dans des ghettos.

Je me posais plein de questions quand j’étais adolescent, j’ai trouvé un refuge dans le savoir, les livres, les rencontres, les professeurs… ça m’a permis de dépasser mes origines, mon village de l’Atlas, mes parents ouvriers.

Et puis, j’ai toujours été fier de là d’où je venais, je n’étais pas dans la défense, c’est primordial pour accepter les autres cultures. Le problème des intolérants c’est qu’ils ne connaissent pas leur histoire.

J’ai été vacciné contre la généralisation, contre l’essentialisation des êtres, contre le racisme, principalement par la shoah : pour moi c’est un crime universel qui ne concerne pas uniquement les juifs, ça nous concerne tous, comme tous les génocides.

Le manque de repères socialisants mène à l’intolérance. La religion, quand elle comble un vide ou tente de remédier à une frustration, à un mal être social, quand tout simplement elle n’est pas une ouverture spirituelle, mène à l’intolérance. »

– Enfin, pouvez-vous me parler de votre projet « Jérusalem-Tinghir, retour au pays natal » ?

« Oui, le titre est encore provisoire.

C’est un deuxième film dans la même lignée, autour de l’identité, du rapport au pays natal. Si le premier film s’intéressait au passé, aux anciens, le second dresse le portrait de cette troisième génération d’israéliens d’origine marocaine qui renouent avec leur identité d’origine à travers la culture, la chanson notamment.

Cette génération chante en arabe et rêve d’une collaboration artistique avec des musiciens marocains musulmans.

C’est encore un film qui dit qu’il n’y a pas de fatalité à la Grande Histoire. Nous n’avons pas à payer les pots cassés de cette rupture qui a eu lieu. La nouvelle génération marocaine peut reconstruire, à partir de cette mémoire plurielle, quelque chose de nouveau.

On ne va pas chercher à rétablir le passé, même si on peut se sentir orphelin d’une période que l’on a pas vécue.

Ce besoin de diversité, d’altérité s’exprime dans le partage de cette musique, de ces mets, de cette culture commune qui est forte et très universelle. Ça doit être un exemple à suivre face à tous ces replis communautaires.

Nous ne sommes pas pour autant des utopistes, on a aussi des différences, on les reconnaît, on les accepte tout simplement.

C’est difficile de parler d’un projet en cours, le processus de création est soumis à des écritures et des réécritures. Pour le moment, on a tourné quelques petites séquences pour pouvoir monter un trailer visible sur les réseaux sociaux et pour convaincre d’éventuels mécènes.

Là où les politiques ont échoué à faire du lien au sens noble du terme, je crois la culture, le savoir et l’envie d’échanges capables de créer ces terres en partage. »

Pour suivre ce projet, cliquez ici.

Et pour le soutenir : c’est par ici.

 

Propos recueillis par Emma Moatti, chroniqueuse à Saut jeune.