A l’occasion de la journée mondiale de la déportation, du 27 janvier, notre Premier ministre a conduit une importante délégation, représentant l’Etat d’Israël.

Près de la moitié de la Knesset a participé à cette commémoration hautement symbolique, puisque cette année chaque député a été accompagné d’un « survivant ».

Survivant ?

Officiellement j’appartiens à cette catégorie…

Un petit retour en arrière s’impose.

Paris, les années 1990, cinquante ans ont passé, et l’Histoire a semble t-il, tourné sa page… Des événements inédits font leur apparition – la guerre du Golfe, où nous découvrons avec stupeur, les images à la télé des Israéliens portant leurs masques sous les pluies de scuds.

On devient fou ! S’enchaînent, dans une ambiance survoltée, les soirées de soutien,ainsi que les voyages de solidarité.

Je pars comme volontaire avec Sar El dans une base militaire. Avec mon groupe, nous allons remplacer les soldats partis au front. Quand j’atterris à Ben Gourion c’est Pourim et miracle, la guerre est finie…

Mais pour moi, c’est là que tout commence. Je suis sur le point de faire durant mon séjour une découverte bouleversante : ici, je me sens vivre – sur cette terre se trouve ma vraie place…

Ensuite, l’on assiste à la publication du gigantesque registre établi par Serge Klarsfeld, le « Mémorial de la déportation des Juifs de France », qui pour la première fois, énumère de façon exhaustive et méthodique, la déportation des Juifs de France.

Il y aussi la sortie du film Shoah de Claude Lanzman, cette colossale oeuvre cinématographique tournée dans les pays concernés, permet la reconstitution et la description des faits auprès des témoins qui ont vécu ces événements : le titre du film fait figure d’autorité.

Au printemps de l’année 1992, le train de la Mémoire Drancy-Auschwitz qui nous permettra cinquante ans après, d’effectuer à travers l’Allemagne et la Pologne, le même trajet que nos parents capturés et assassinés.

Nous pourrons réciter le Kaddish à leur mémoire. Nous protestons contre l’érection d’une croix gigantesque érigée par l’Eglise catholique polonaise, tout en brandissant les numéros de convois.

A notre retour, le premier Yom haShoah et la récitation des noms, organisée par le Rabbin Daniel Farhi à Bir Hakem, près de la rue Nelaton qui a abrité les victimes de la rafle – où malgré le froid glacial et une pluie battante, à 3h du matin, je lis la liste des noms du convoi n°9 – le convoi de mon père.

Etant bébé, puis jeune enfant, je ne l’ai pas connu. Ni mes deux grand-parents, convoi n°10 et mon jeune oncle David âgé de 18 ans, n°6 …

La sortie d’un film-documentaire américain autobiographique qui raconte l’histoire d’une petite fille juive belge cachée pendant la guerre – c’est la première fois qu’on parle de nous..!

C’est incroyable, après tout ce temps « ils » réalisent qu’on existe, qu’on est vivant malgré tout – nous, les enfants, et que nous avons aussi notre histoire…

Nous, les « chanceux » puisque toujours en vie, on a maintenant le droit d’être désignés autrement que par « Fils et Fille de Déportés ».

Alors on va nous nommer, pour nous différencier. Nous sommes dorénavant « les enfants cachés en France pendant la Shoah ».

Et la parole va se libérer pour la première fois au sein des groupes de parole, face à des psys complètement dépassés !

Malheureusement, pour beaucoup ce sera trop tard et les mots resteront à jamais imprononçables au sein des familles détruites.

Mais il y a eu et il y a un « mais ».

En même temps, « ils » ont inventé un nouveau concept : « le Devoir de Mémoire ». Ce leitmotiv sacré qui recouvre et interdit toute autre forme de parole, hormis celle de la victime vouée à pleurer et à commémorer jusqu’à sa fin…

Mais là, « ils » se sont plantés !

Car pour moi, comme pour tous les Juifs, la mémoire n’est pas un devoir, elle est inscrite en nous et ce, depuis 3 500 ans, depuis le Mont Sinaï : « Zahror, souviens-toi ! »

Oui, j’ai un commandement qui fait office de devoir : « Tu choisiras la vie et tu transmettras à tes enfants »

En 1996, je décide faire mon alyah.

Alors survivante, moi ?!

Non, bien vivante, ici à Jérusalem et actrice de ma propre histoire !

Meira BARER née Monique Bursztejn