Extrait du discours de remerciement de Michaël de Saint-Cheron lors de son entrée dans l’ordre de la Légion d’honneur, le 19 juin 2015 à Paris, Mairie du 3e arrondissement.

Remerciement en réponse au discours du Pr. François Gros, Secrétaire perpétuel (hono.) de l’Académie des Sciences qui lui remit les insignes.

LH1  19.06.15

« Venons-en à l’objet de cette cérémonie. Pas besoin de longs discours pour savoir si cet honneur est ou non mérité ? Cette reconnaissance de la République dépasse bien évidemment le peu que j’ai pu accomplir.

Pourquoi moi et non tel médecin, tel militant d’actions humanitaires, qui parcourt le monde en zone de risques ou lors de guerres ou de cataclysmes pour sauver des vies humaines, telle infirmière, tel défenseur des droits de l’homme, tel instituteur ou institutrice ou professeur, qui peut décider d’une vocation chez un jeune garçon ou une jeune fille, mais qui ne recevra pas la Légion d’honneur, soit qu’il la dédaigne, soit que personne ne pense à la demander pour lui ou elle ?

La Légion d’honneur dont Mauriac disait si bien : « La Légion d’honneur, ça ne se demande pas, ça ne se refuse pas et ça ne se porte pas. » Ou encore Aragon : « C’est très bien de la refuser ; mais encore faudrait-il ne pas l’avoir méritée. »

Depuis Montaigne mais déjà depuis la Bible et le Talmud, n’est-ce pas cher Julien Roitman éminent connaisseur du Talmud, tout comme depuis Laozi ou Confucius nous dira aussi Jiang Dandan ou depuis les Upanishad, comme nous le confirmera mon si précieux ami Georg Lechner, ou Amina Taha-Hussein Okada, qui publia un joyau sur la Ramayana, on sait que l’amitié reste une alchimie inexplicable.

Pourquoi toi, François, pourquoi moi ? Toi, si éminent scientifique, qui m’a tant apporté depuis le début de notre amitié en 1993, au temps de l’Académie universelle des Cultures que François Mitterrand et Jack Lang avaient créée et confiée à Elie Wiesel, qui en fut l’unique président jusqu’en 2003. Un scientifique comme toi t’intéressant à moi, qui ai si peu l’esprit scientifique, si peu l’esprit d’analyse, malgré ma tardive fascination pour la physique quantique, le principe d’incertitude d’Heisenberg, la relativité restreinte et générale découverte par Einstein, les équations diophantiennes ou la biologie moléculaire, cela m’honore au plus haut point de certitude.

Notre amitié trouve ses racines dans notre commun attachement à Elie Wiesel, à la communauté, au peuple juif et aussi en tant que Français juifs ou Juifs français, à l’Etat d’Israël malgré toutes les calomnies qui le frappent. A sa survie comme à sa vulnérabilité extrême, si l’on pense à tous ceux qui rêvent sa disparition. Mais un rapport à Israël fraternel avec le monde arabo-musulman, celui qui accepte ce petit peuple au milieu de son continent.

(…)

Aujourd’hui, à travers toi, la République a bien voulu pencher son regard sur moi, l’un de ses « très humbles sujets », pour recourir à Kafka dans son récit Le Messager impérial, se pencher sur mes travaux depuis trente ans, sur mes activités internationales qui mont permis de porter aux quatre coins du monde – ou loin s’en faut – l’œuvre puis l’action de Malraux en matière de dialogue des cultures, lui qui créa en France une politique culturelle riche, ambitieuse, innovante, si souvent imitée depuis quarante ans de par le monde.

Je peux toujours rêver aussi comme l’humble Chinois du récit de Kafka que les membres du comité d’élection de la Légion d’honneur aient jeté un oeil distrait ou indifférent à mon travail porté sur les liens entre les grands écrivains français et la question toujours brûlante de l’antisémitisme. Il se trouve que mon dernier livre sur Geneviève de Gaulle Anthonioz aborde la question de la double mémoire des camps de concentration et des camps d’extermination.

Voilà donc récompensées mes si modestes actions et travaux sur la mémoire de la Shoah, sur Malraux, Levinas, Ricoeur, Wiesel, sur la littérature française moderne et l’antisémitisme, mais aussi sans doute mon action au service de l’Etat et du ministère de la Culture, mon rôle au nom de la Drac et du ministère auprès de la Fondation Prince Louis de Polignac grâce à sa présidente, la juge Irène Daurelle.

(…)

Je disais : au regard du chemin parcouru depuis Verrières-le-Buisson ce 1er avril 1975 jusqu’à ma conférence donnée à l’Institut de France grâce à ta confiance, François, le 1er décembre dernier et jusqu’à ce dernier livre publié par Grasset sur Geneviève de Gaulle Anthonioz.

Je me dis que Malraux, Levinas, Geneviève de Gaulle, Pierre Emmanuel, Elie Wiesel, mais aussi mes différentes directrices ou différents directeurs, chefs de service, depuis mon entrée à la Bibliothèque de l’Ecole du Louvre que vous avez dirigée de si longues années très chère Huguette Rouit, ou vous cher Michel Bord, avec qui j’ai travaillé à la Direction des musées de France, qui avez quitté plus tôt cet après-midi votre bureau de Directeur de la Qualité et de la Gestion à la Banque de France, ou toi, cher Yves Beigbeder, connu aussi à la DMF, vous ne vous êtes pas trop trompés en faisant confiance au fonctionnaire atypique que je suis, doublé d’un écrivant, d’un essayiste, d’un philosophe du dimanche, qui tente depuis quarante ans de faire fructifier ses rencontres exceptionnelles avec ces hommes et ces femmes, qui ont donné leurs lettres de noblesses à la dignité humaine, la chose entre toutes qui vaut le plus la peine, mais aussi aux lettres et à la philosophie françaises.

Il y a donc le Ministère de la Culture, celui que Malraux créa en 1959, ma maison, notre maison à beaucoup dans cette salle. Je m’honore d’être décoré sur le cota du ministère mais par un éminent scientifique.

Je collabore à certaines occasions avec le Comité d’Histoire, avec lequel j’organisais aux côtés de Mme Dominique Hervier, le colloque « Malraux et l’architecture » en 2006. Je viens d’ailleurs d’écrire pour le Comité une courte étude sur le rôle majeur joué dans le premier Cabinet Malraux de 1958 par Geneviève de Gaulle Anthonioz sur la préfiguration d’un secrétariat d’Etat à la Recherche. Geneviève de Gaulle avait convaincu Malraux que la Recherche scientifique était un enjeu majeur de notre civilisation et qu’il fallait lui consacrer une place à part entière.

Cette cérémonie est un lien de plus entre la Culture et la Recherche scientifique. Quand Malraux entendait séparer définitivement le mot Culture du mot loisir, c’est bien qu’il entendait la Culture comme un domaine aussi capital que la Recherche. On ne dit pas que la Recherche c’est du loisir. Pourquoi donc confondre la Culture, c’est à dire l’art, la création dans tous ses domaines et tout le vaste domaine de la valorisation du patrimoine, avec des loisirs ?

Il y a là quelque chose de désobligeant pour les créateurs, pour les artistes, pour les architectes, les conservateurs, les restaurateurs, tous garants que nous sommes, de la préservation des collections nationales et du patrimoine immobilier unique au monde, qui est le nôtre. Malraux avait raison de se battre pour donner au mot Culture toute sa force, tout son prestige. Notre savoir faire en matière de culture est un exemple pour le monde.

Beaucoup d’entre vous autour de mes proches et de moi en ce jour, avez joué un rôle à un moment ou un autre, déterminant, dans mon trajet, mon parcours, vocable que je préfère à celui de « carrière » car je n’ai pas cherché à « faire carrière », j’ai cherché toujours le moyen de transcender les événements et les choses. Comment ne pas vous citer cher Dominique Ponnau, vous qui fûtes le premier directeur de l’Ecole du Louvre, vous à qui m’unit une absente du fait de l’éloignement, qui joua un rôle capital dans mon entrée à la Direction des musées de France en 1976, l’année même de la mort de Malraux, Régine Leroi-Thiébaut ?

(…)

Ce travail bien modeste qui est le mien dans le si vieux dialogue entre la France et l’Asie, entre la France et l’Inde d’une part, la France et le monde chinois d’autre part, de Taïwan, d’où je reviens d’une mission pour le ministère taïwanais de la Recherche, jusqu’à Shanghaï, où Jiang Dandan, éminente intellectuelle chinoise et pont entre nos deux cultures, a l’amitié de publier dans les mois qui viennent, mon livre sur Levinas, travail doublé de cette mission ou vocation que j’assume dans la mesure de mes moyens aussi entre la France et le Moyen-Orient et l’Afrique Noire, depuis Israël jusqu’au Sénégal notamment, tout cela me procure chaque jour une énergie supplémentaire.

Madame la directrice régionale des affaires culturelles, Chère Florence Malraux, chère Irène Daurelle, mein zwillingsbruder Georg, toi qui a aimé et connu l’Inde comme peu d’autres, mon Maestro préféré, Anne et toi Adrien et vous tous mes amis,
Chers proches, mon cher François,

Je terminerai en vous disant que cette Légion d’honneur représente pour moi un signe hautement symbolique, qui marque l’ensemble de mon parcours sous toutes ses facettes. J’ai servi et continuerai à servir la culture de mon pays dans son dialogue puissant avec d’autres éminentes cultures et civilisations, à servir l’Etat, à servir la France autant par mes travaux et mes livres que par ma mission de service public, qui me tient à cœur.

Dans son récit « Die Sorge des Hausvaters – Le souci du père de famille », Kafka met en scène « Odradek », un fantôme d’être humain. A la fin de ses deux pages, il pose une question déchirante, qui se pose à chacun de nous un jour ou l’autre de nos existences : « Peut-il donc mourir ? Il n’est rien qui ne meure sans avoir eu une sorte de but, une sorte d’activité qui l’ont usé; ce n’est pas le cas d’Odradek. »
Tout ce qui meurt a eu auparavant une espèce de but… dit Kafka.

Cette légion d’honneur, François, mes amis de France, d’Inde et d’Orient, signifie-t-elle que mon travail incarne bien un but, une activité, un sens ?

Vous aurez compris que la culture a été et reste ma mission, ma vocation, j’ai dit. Combien la parole célèbre de Malraux nous fait pressentir le sens le plus profond du mot culture, dont tant parlent sans savoir ni ce qu’ils disent, ni ce qu’ils en disent : « La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert. »