Le sens d’être-au-monde, c’est-à-dire la mesure dans laquelle nous saisissons la valeur de notre contexte d’existence, au sens historique, est un des champs ou la Religion s’exprime. La Religion est un modèle qui permet à l’être humain de se dépasser, de faire mieux, moralement et dans la société. Aucune science ne permet cette élévation. La Religion est un rappel à la spiritualité, et à la dignité humaine.

Le Présent est dans ce sens, un contexte auquel nous témoignons, qui inclut l’histoire proche contemporaine, et aussi celle de l’interaction des différentes communautés culturelles, comme résultat ou point de départ de notre réflexion. Comme pour toutes les autres communautés juives dans le monde, la sacralité du Shabbat est au cœur de la spiritualité, pour la communauté juive africaine.

Observer le Shabbat est synonyme pour le Judaïsme Africain, à la reconnaissance du monothéisme. Le Shabbat Africain a un parfum de rédemption, il est fait de chants et de joie, d’expérience de la douceur et de la Paix. Par ce jour hebdomadaire de repos et de prières, nous exprimons notre croyance que le monde est sous le contrôle exclusif de son Créateur.

En un mot, célébrer le Shabbat veut dire faire confiance et avoir foi en D.ieu. Mais Shabbat est aussi le rappel constant que toute personne a droit au bonheur, et au repos avec sa famille. Le Shabbat est un retrait conscient des activités qui engendrent la servitude. Car ce n’est pas l’argent ou le travail qui définit un être humain. C’est sa capacité de faire partie de la célébration du concert cosmique qui célèbre son Créateur, qui rend chaque personne unique et indispensable.

Cette communauté Africaine, qui observe le Shabbat et bien d’autres commandements, a sa propre perspective du monde présent, basée sur sa position unique. C’est à partir du prisme du Shabbat que nous observons le monde autour de nous. Honorer le Shabbat pour un Juif Éthiopien, c’est choisir le Créateur, et être choisi par Lui. C’est le Signe et l’alliance, spécifiquement d’héritage israélite, culture ancestrale à laquelle les Bêta Israël sont fiers d’être attachés. En ceci, ils se perçoivent comme héritiers de l’Ethiopie pré-chrétienne, qui était un Royaume Juif datant de Menelik, fils du Roi Salomon et de Makeda, la Reine de Saba. Le Livre de Enoch et ses mystères fait partie des études de cette communauté le jour du Shabbat.

En Afrique du Nord, les Juifs du Maroc observent le Shabbat avec tous les éléments du Zohar et du mysticisme Lourianique.

Pour tous, Shabbat permet d’avoir la vision et de faire l’expérience a un niveau individuel, d’un monde sans esclavage. Dans ce monde, l’amour et le respect dans le couple sont au coeur de la Paix.
La femme est Reine du Shabbat. Ses enfants et son mari la couronnent et célèbrent son existence.

Shabbat, par sa lumière, nous permet aussi d’être en Paix avec nos voisins. Shabbat inscrit l’amour de la Paix intérieure dans notre âme, une réconciliation avec la réalité, en tant qu’espace de manifestation des potentiels. C’est cette Paix qui nous permet de concevoir l’entente et le respect entre membres de différentes nations, cultures de différentes mémoires. Ces cultures ne sont pas en compétition conflictuelle l’une avec l’autre. Chacune cultive l’être humain pour le conduire à la maturité. En Afrique nous sommes fiers de la diversité culturelle. Elle fait partie de la Beauté naturelle du monde pour nous.

Notre vision du monde est qu’il ne peut pas être uniforme ou unipolaire. L’entente que nous concevons est celle qui honore la voix unique de chacune des cultures vivantes de l’humanité.
C’est avec le regard du Shabbat que nous voyons les choses.
L’époque contemporaine nous a mis en contact avec la communauté globale.
Les Juifs Africains sont devenus visibles.

Notre époque peut se résumer aux retombées de la Seconde Guerre mondiale. Avec la fin de la guerre, les droits d’indépendance des pays Africains, et le combat contre le racisme ont exigé de la communauté globale qu’elle se rallie à la cause de la dignité humaine. La vague de libération a entraîné le discours des droits civils aux États Unis, et éventuellement la fin d’Apartheid en Afrique du Sud.

La fin du colonialisme et de sa philosophie raciale, qui a ciblé les Noirs, et a la période a laissé une cicatrice indélébile dans l’histoire du peuple Juif en Europe. Le vécu de la déshumanisation comme méthode de conquête et de domination. Le monde se relève encore des cauchemars de ce Moyen-Âge récent. Nous devons reconnaître la grandeur d’âme et le rôle historique que les humanistes panafricains ont joué dans ce drame.Toutes nos discussions sur ces thèmes de cultures et de droits religieux seraient-elles possibles ?

Si cela avait tenu à Pétain ou Mussolini, nous ne ferions même pas partie de la discussion. Des noms comme Thomas Sankara, Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, font partie pour nous, avec André Chouraqui, de cette génération d’Africains, qui ont œuvré pour la dignité de tous sans différence ethnique ou religieuse.

La Religion pour nous est une expression de la liberté d’être nous-même, d’exprimer notre diversité et notre héritage culturel dans un cadre de Paix avec nos concitoyens. La période post coloniale est une période troublée par les alignements politiques avec les ex-colonies. Chaque communauté Juive en Afrique suivait les développements, dans son propre cadre, de la renaissance des foyers culturels, et des vissicitudes associées aux politiques des pays dans lesquels ils vivent.

Ainsi les Juifs éthiopiens ont ils vu la chute du régime de Hailé Selassié et l’installation du gouvernement totalitaires du Derg, et ont subi cruellement les années de ce régime. Ainsi les Juifs de Tunisie, de Libye, d’Algerie, d’Egypte ont aussi souffert des dynamiques de récupération post coloniales.
Dans ce tableau du monde présent, avec la redéfinition des cartes du monde, et des lendemains de la tragédie de la Shoah, le Moyen Orient est devenu un point focal de tensions et de résolutions.
Dans un monde ou le Christianisme et l’Islam sont les religions majoritaires, cette région du monde est particulièrement significative. Jérusalem est un des centres les plus importants dans l’histoire des religions, et a été l’objet de convoitises politiques depuis l’antiquité.

Comme un Musulman dirige sa prière vers la Mecque, le Juif, depuis le Roi Salomon, dirige sa prière vers Jérusalem.
Comme un Musulman souhaite pèleriner et prier à la Mecque, un Juif souhaite faire de même à Jérusalem. Mais pour un Juif cela n’est pas une obligation. Un Juif Marocain est un Marocain de confession Juive.
Un Juif Nigérian est un Nigérian de confession Juive. Sa culture appartient à la diversité culturelle de son pays. En l’absence de cette culture, son pays est amputé d’un de ses membres.

L’Ethiopie ne peut pas être l’Ethiopie complète, sans sa communauté Juive. La situation des Diasporas Juives africaines, d’Israel et d’ailleurs est une question liée à des contextes politiques ou économiques difficiles.  Les Juifs Africains vivent cette réalité même quand ils ont immigré en Israël, ou dans d’autres pays où la culture dominante est occidentale. Le poison raciste a laissé des traces qu’on ne peut pas ignorer. Le Noir subit quotidiennement l’ostracisme et les ressentis de l’exclusion.

Avec les yeux que nous donne le Shabbat, ce que nous voyons dans ces vestiges de servitude, est la difficulté que les sociétés ont à se rétablir de siècles de préjugés et de systèmes de profit basés sur la déshumanisation.
Le complexe d’infériorité aux Blancs, avec lequel vivent de nombreuses personnes est une véritable torture psychologique.

C’est un venin qui pénètre invisiblement, dans le langage, dans la pensée, dans les relations.
L’attitude paternaliste du discours colonial a survécu dans les relations entre ceux qu’on a renommé pays développés et pays sous développés.

Dans ce cadre, Israël vu comme faisant partie des ‘pays développés’ affecte le regard qu’on y porte.
On ne peut pas accepter d’être humanisés aux dépends de la déshumanisation de son prochain.
Un Igbo ne doit pas croire que déshumaniser un Peul ou un Yoruba lui donne un rang spécial.
Pour un juif africain, chercher à être accepté par le Blanc aux dépends d’un autre Africain, est une solution fictive. La division n’est qu’un symptôme du traumatisme racial.

Après la 2è guerre mondiale, les Juifs et les Roms en Europe devraient comprendre cela. Etre choisis comme cible commune est un point qui devrait unir et non diviser. La communauté Juive Africaine est porteuse d’une des cultures indigènes du continent Africain. C’est une culture indigène et matriarcale.
Comme toutes les autres communautés indigènes, elle doit constamment se rééquilibrer dans sa relation au monde moderne.

Le combat de ces communautés ancestrales est de préserver leurs enseignements ancestraux dans un monde ou le « neuf » est commercialisé en masse. C’est ici que le Shabbat vient faire son miracle. Au delà du neuf et de l’ancien, il y a le moment où ils ne sont plus en contradiction avec l’immédiat dans lequel l’univers baigne.
Celui ci n’est pas le neuf car il a toujours été présent. Et l’immédiat n’est pas l’ancien qui a cessé d’être.

Il est renouvelé en permanence dans le repos qui est au cœur de l’existence. Shabbat est dit avec Shalom, la Paix.
Shabbat n’est pas un projet, c’est une réalité.

Nous sommes invités à vivre cette réalité ou Créateur et Création sont unis. En ne servant exclusivement que le Créateur Un, nous nous séparons de l’idée que quoique ce soit d’autre puisse nous dominer.
Notre désengagement volontaire des affaires illusoires de ce monde une fois par semaine nous en donne la preuve, et nourrit notre substance. Quand la semaine revient, la vision demeure, dans le théâtre du Présent, Shabbat nous montre la différence entre la lumière et l’obscurité, ce qui nous attache à la liberté et ce qui nous fait perpétuer la servitude. Même dans nos attitudes et nos habitudes personnelles. Le présent est ce qu’il est, un monde qui s’éveille en titubant de l’ivresse post coloniale. Dans ce monde, Rwanda, Darfour, Est du Congo, le Sahel, la Paix doit partout se faire.

Le vacarme des armes doit céder la place, au silence paisible et aux chants du Shabbat.
Une fois par semaine, nous vivons déjà cette Paix au véritable Présent.