Il est difficile d’écrire sur le sujet sans se laisser dominer par de l’affectif et du « whishful thinking »: des relations ouvertes, normales et chaleureuses entre le pays de mon enfance et la patrie du peuple juif, ont longtemps été attendues par ma communauté aujourd’hui dispersée.

Ces espoirs ont près de 50 ans, au moment du fameux « discours de Jéricho » de Habib Bourguiba – discours ambigüe sur lequel il faudrait revenir une autre fois ; ils sont nourris, très probablement, par les amis non juifs à la fois d’Israël et de la Tunisie qui éprouvent une forte sympathie pour ce dernier pays, le plus éduqué du monde arabe, si ouvert aux autres cultures de la Méditerranée, et depuis peu le premier à s’être doté d’une vraie constitution démocratique.

Malheureusement, prendre ses désirs pour de la réalité ne suffit pas, et ce qui nous semble logique, naturel, n’arrive pas – souvent même c’est l’inverse.

Être devenue une démocratie ne suffit pas

Commençons d’abord par tordre le coup à une illusion, largement entendue et répétée pendant des décennies : si les pays arabes et beaucoup de pays musulmans ne reconnaissaient pas Israël, c’était nous disait-on parce que leurs sociétés n’était pas libres, qu’il n’y avait pas de débat et donc que les partisans d’une normalisation ne pouvaient pas se faire entendre.

Lourde erreur, que plusieurs cas concrets viennent démentir. Ainsi, le pluralisme politique importé en Irak dans les fourgons de l’armée américaine, n’a absolument pas fait évoluer les choses dans cet État en voie d’implosion ; et Chiites et Sunnites ne s’y rassemblent guère que pour haïr « les sionistes ».

Beaucoup plus loin, un grand pays asiatique, la Malaisie, réunit des caractéristiques étonnantes : c’est depuis longtemps une démocratie parlementaire ; l’islam y est religion d’État mais la population demeure très mélangée ; l’antisémitisme y est virulent, même en l’absence de Juifs ; et surtout il n’y a jamais eu de relations, même discrètes avec Israël, considéré toujours comme une entité illégitime. Le type de régime ne garantit donc rien.

Être une société plurielle et cultivée ne suffit pas non plus

Cette fois, le contre-exemple flagrant est beaucoup plus proche d’Israël, puisqu’il s’agit du Liban. Pendant trente ans, on a entendu en Israël le discours : « nous ne savons pas qui sera le premier pays arabe à signer la Paix avec nous, mais le second sera le Liban ».

On a vu la suite, le refus de suivre l’Égypte et la Jordanie sur cette voie là, plusieurs guerres très meurtrières, et aujourd’hui une société – toutes religions confondues – largement haineuse vis à vis de l’état hébreu, avec un gouvernement devenu de facto un allié régional de l’Iran.

Cela fait beaucoup, quand on pense que Beyrouth – un peu comme Tunis – était, et reste en partie, un petit Paris en Orient, là aussi largement occidentalisé et ouvert sur le monde.

Au delà de la mosaïque historique, une arabité profonde

Par contraste avec les deux autres États du Maghreb, la petite Tunisie est le pays sans doutes le plus profondément arabe d’abord par sa culture, même si ethniquement la population résulte du brassage d’innombrables invasions.

L’unité nationale est une réalité plus ancienne que celles du Maroc et de l’Algérie. Plus proche du Moyen-Orient, le peuple parle une langue moins éloignée de l’arabe du Machrek ; il se rapproche de l’Égypte, par exemple dans la musique ; surtout, la composante berbère militante – souvent politique en Kabylie, plutôt culturelle dans le Sud marocain – n’existe pas en Tunisie. Or justement, cette composante berbère engagée dans les deux autres pays d’Afrique du Nord, se situe en opposition frontale contre l’arabisation et la « solidarité arabe » ; et c’est donc en son sein que l’on trouve des intellectuels défendant une normalisation avec Israël.

La chute de Ben Ali n’a rien arrangé, au contraire

Malchance pour la normalisation, c’est sous le dictateur déchu que les choses avaient commencé, timidement, de bouger. On sait maintenant que des émissaires de Shimon Peres avaient entamé, dans la Capitale tunisienne au début des années 1990, des négociations avec l’O.L.P qui y était alors installée.

Après les accords d’Oslo, la Tunisie fit partie des premiers pays arabes à avoir des relations diplomatiques officieuses, avec l’ouverture de « bureaux d’intérêt ». Relations rompues en septembre 2000 avec le déclenchement de la seconde Intifada, mais qui n’empêchèrent pas que se poursuivent, même à très petite échelle, des contacts et des relations commerciales et touristiques, de nombreux Israéliens venant en groupes, surtout à l’occasion du pèlerinage annuel de la Ghriba à Djerba. La Tunisie reçut même en 2005 Sylvain Shalom, à l’époque Ministre des Affaires Étrangères, à l’occasion d’un « Sommet mondial sur la société de l’information ».

Tout cela faisait beaucoup trop pour certains Tunisiens opposants au régime : Moncef Marzouki, à l’époque en exil à Paris, avait diffusé une première théorie du complot, selon laquelle Ben Ali ne tenait que grâce au soutien américain et en raison de son attitude compréhensive vis à vis d’Israël.

Sans surprise, donc, les premières années de la révolution tunisienne virent des débats furieux sur cette normalisation que certains voulaient absolument interdire en le gravant dans le marbre de la nouvelle constitution : au final, seul le « soutien au mouvement de libération national de la Palestine » y est mentionné …

Des théories du complot illustrant un antisionisme profond

A la légende d’un pacte secret associant Ben Ali, les États-Unis et Israël, vint vite succéder après la révolution et les premiers troubles dans le pays celle d’un pseudo complot associant le Qatar, les USA et Israël.

Partant du constat, bien réel de la volonté américaine de développer de bonnes relations avec les différentes branches des Frères Musulmans – dont Doha est la Capitale – l’Internet a vu diffuser une nouvelle version du « complot sioniste » manipulant les révolutions arabes ; cela, on a pu le lire sur des torchons comme « Tunisie secret », mais hélas aussi sur les pages FaceBook de nombreux de mes amis tunisiens, par ailleurs laïcs et cultivés ; et l’épisode du voyage mouvementé de Bernard Henri Lévy, évoqué dans mon précédent blog, en était le dernier avatar.

A partir d’un tel degré de délire, aucune explication n’a de prise, et rien ne sert par exemple d’argumenter en rappelant que c’est le gouvernement Ennahda qui a reçu officiellement Ismaël Haniyeh, alors Premier Ministre du Hamas à Gaza, réception accompagnée de diverses manifestations antisémites dans le pays.

Un panorama politique où les partisans de la normalisation n’existent pas

Rappelons d’abord l’essentiel : pour les partis et les dirigeants politiques tunisiens, le conflit israélo-palestinien n’est vraiment pas une priorité. Trouver une majorité politique de gouvernement, remettre l’économie en ordre de marche en relançant en particulier le tourisme, assurer la sécurité menacée par les Djihadistes qui tuent ça et là militaires et policiers, voici la priorité.

Personne n’a besoin de la Tunisie au Moyen-Orient, ni pour faire la paix, ni pour des guerres, auxquelles elle n’a d’ailleurs jamais participé. La Tunisie se veut d’abord un pays arabe, donc culturellement convaincu que la Palestine a été une terre arabe injustement confisquée, quelle que soit la résolution du conflit palestinien ou l’acceptation hypothétique de la résolution de la Ligue Arabe de 2002, prévoyant une normalisation globale avec Israël après l’évacuation de tous les territoires occupés.

Viennent, mais seulement ensuite, les sensibilités politiques des différents acteurs du nouveau jeu démocratique, dont aucun n’est particulièrement bienveillant : les « néo-bourguibistes » soutenant le vieux leader Béji Caïd Essebsi, se réclament d’un patriotisme tunisien, certes historiquement hostile au panarabisme de l’époque nassérienne, mais qui n’a jamais voulu de relations ouvertes avec l’État hébreu ; les nationalistes arabes comme Moncef Marzouki sont hostiles, par idéologie, à l’existence d’Israël ; les islamistes d’Ennahda le sont aussi idéologiquement, mais pour d’autres raisons et comme tous les Frères Musulmans ; les partis de gauche et d’extrême gauche sont restés antisionistes comme à la belle époque de « l’anti-impérialisme » des années 60 et 70.

Bref, si les plus ouverts des Tunisiens admettent en privé que cette normalisation arrivera bien un jour, ils sont aussi peu nombreux que dépourvus de toute influence.