La récente mise en application collective de la réforme orthographique de 2008 dans les manuels scolaires français a, c’est le moins que l’on puisse dire, fait grand bruit.

Les détracteurs n’y sont pas allés par quatre chemins : « nivellement par le bas », « appauvrissement de la langue », « abrutissement », les angoisses et reproches sont clairs.

En face, Najat Vallaud-Belkacem, par une jolie pirouette humoristique (second degré ? troisième ? dérision ?) s’esclaffe en pointant du doigt le conspirationnisme, pendant que les défenseurs de la réforme avancent avec une logique toute libérale que c’est encore les méchants réacs qui n’ont rien compris, que ça ne date pas d’hier, que ça ne change rien, que franchement quelle perte de temps et d’énergie et que, de toute façon, « une langue vivante, ça bouge, ça évolue et qu’on ne parle pas de la même façon qu’au siècle passé donc, hein ? Bon. »

Au fond, le véritable problème dans cette réforme (peu importe qu’elle soit basée sur une observation de l’Académie datant de 1990 ou qu’elle ne soit que le renforcement d’une mesure de 2008) se situe encore ailleurs.

Les deux questions, intrinsèquement liées, qu’il faut se poser sont de savoir, d’une part, comment nous appréhendons la langue française, quelle place nous lui donnons, de quel sens elle est chargée (ou dénuée) et d’autre part, de bien saisir quelle dynamique est à l’œuvre derrière cette fameuse réforme. À l’ère du fonctionnel et du sacre des compétences, tout ce qui est doit avoir un degré d’utilité et d’efficience directement mesurable. C’est là que le bât blesse.

Par sa nature, le langage a cette capacité extraordinaire de servir de pont entre le royaume de l’abstrait et celui du concret, de poser l’intangible. Le monde des idées, les ressentis, colères, angoisses et questions existentielles ou identitaires, tout ce qui agite l’humain doit prendre corps.

Plus la langue est riche et sa maîtrise grande, plus il sera possible de rendre par les mots ces abstractions qui le tiraillent. Bien évidemment, ce n’est pas un accent circonflexe ou un « h » muet qui vont peser directement dans la capacité à communiquer. Pour autant, le regard sur la langue en est affecté (à un degré relativement bas, il est vrai, mais tout de même).

Ces réformes orthographiques, somme toute dérisoires, illustrent en réalité une question plus large qui est celle de la perception que l’on souhaite avoir du langage dans cette ère moderne.

Le rapport à cette chose impalpable mais établie, héritée mais mouvante, stricte mais bourrée de contradictions qu’est la langue française se doit d’être davantage que le rapport entretenu avec un simple « outil ». Et il est là, le problème. Productivité, rentabilité, efficacité, compétences. Ce n’est pas une révélation, les maîtres-mots du siècle gangrènent tous les secteurs, oups ! pans de notre quotidien.

En s’attaquant également au verbe, ce mode de pensée moderne pose un geste bien plus important qu’il n’y paraît. Pour maîtriser une langue et la manier avec doigté, il faut avant tout concevoir un lien puissant avec elle, apprendre à la comprendre, au-delà de ses mécanismes, par ses origines, son parcours, son vécu, ses maltraitances parfois. Or, la langue française a cette chance d’être une véritable vitrine de l’Histoire, un musée gratuit et accessible à qui se donne la peine de s’y arrêter un instant.

Il y a là un héritage millénaire qui s’étale sous nos yeux et qui ne peut que renforcer le lien – osons le mot – émotionnel et le respect qui pourra unir, lors de son apprentissage, un jeune à cette langue complexe.

Songez à la dimension que prend une relation avec un autre être lorsque l’on apprend d’où il vient, ce qui l’a traversé et secoué au cours de son existence et les stigmates qu’il en conserve aujourd’hui. Ici, nous parlons de cette chose mi-abstraite mi-concrète qui régit toutes les dimensions de notre vie et de nos interactions avec ce monde, l’altérité, l’art, la métaphysique…

Ces réformes orthographiques, somme toute dérisoires, illustrent en réalité une question plus large qui est celle de la perception que l’on souhaite avoir du langage dans cette ère moderne. Si cette « chose » si ontologiquement fondamentale en vient à n’être envisagée par nos élites et, de facto, par le peuple, comme rien de plus qu’une compétence utile devant s’aligner gentiment dans cette quête effrénée de la rentabilité, il y a là un crime très grave dont les conséquences, pour l’heure toutes symboliques, porteront sur rien de moins que notre rapport au monde.

Car c’est un fait, si par l’aspect ces réformes vont nous sembler anecdotiques, leurs implications philosophiques et idéologiques peuvent en dire bien plus long qu’on ne l’imagine sur notre civilisation du non-sens…

Au milieu de ce semi-débat public, des moqueries des uns aux coups de sang et de colère des autres, et devant l’ampleur insoupçonnée de l’importance de cette question, j’en viens à repenser, soudain, à la naissance de l’hébreu moderne. Le scandale, la colère… Bien sûr, les circonstances n’ont pour ainsi dire rien en commun et la comparaison semblera certainement malaisée et maladroite. Mais qu’importe, après tout. Je repense à ces Juifs qui voyaient un véritable outrage, un drame spirituel en la fondation de cette langue barbare sur la base de la langue sacrée, biblique. Nous sommes nombreux, aujourd’hui, à sourire à l’évocation de ces levées de boucliers, jugées disproportionnées.

Et finalement, je me dis que, peut-être qu’au-delà de l’aspect purement religieux, voire dogmatique, il y avait un peu de cette crainte, aussi, de voir entaché un héritage bien plus que linguistique : historique, généalogique, identitaire, spirituel. La crainte de la perte de sens, avec un grand « S ». J’y ai trouvé une certaine similitude dans cette angoisse de l’avènement du vide.

Par chance pour ces hommes, les deux langues mère-fille ont fait leur chemin côte à côte, sans se marcher dessus ou se trahir. Outre des rôles bien dissociés, elles ont leurs vocabulaires et leurs grammaires propres. Effectivement, les circonstances s’avèrent bien différentes pour notre cher français. Pour autant, il est toujours bon d’apprendre, par ses convictions et ses indignations, à comprendre un petit peu mieux celles qui agitent nos autres…