Dans les années 20, sous le mandat français, Joseph Kessel, en reportage en Syrie écrivait :

« Qui – à part de très rares spécialistes – pourrait tracer la physionomie de ce pays ? Qui expliquerait pourquoi l’on s’y bat et pour qui ?…

Les allaouites, les achémites, les maronites, les sunnites, les Grecs orthodoxes, les chiites, le comité syro-palestinien, les bandits, les rebelles, les Druzes du Djebel et ceux du Horan, les Libanais, les Syriens, les Damascains, – et j’en passe …

Il y a vingt-sept religions en Syrie, Chacune d’elle tient lieu de nationalité »[1].

La France a mis officiellement fin à son mandat sur la Syrie en 1941. Dans les faits, la domination française perdure jusqu’en 1945 quand le parti Baas déclare le Djihad National et organise des manifestations contre l’oppression française. La répression est terrible. Les Français bombardent Damas détruisant une grande partie de la ville en faisant 2 000 tués. Cet épisode est resté gravé dans la mémoires des Syriens.

L’armée française s’est retirée en 1946, des coups d’état militaires incessants ont suivi jusqu’à la prise du pouvoir par Hafez el Assad qui a instauré un régime totalitaire, soutenu par l’armée, son ethnie les Alaouites et les tribus, qui font traditionnellement allégeance au plus fort si on les laisse tranquilles.

Le devenir de la Syrie n’est pas sans rappeler le sort de la Yougoslavie. A la mort de Tito qui tenait le pays d’une main de fer, les nationalismes étouffés resurgissent. Des peuples réussissent à faire sécession et obtiennent leur indépendance sans violences, d’autres régions dégénèrent en guerre civile. Finalement le pays est complètement démembré.

Au décès d’Hafez el Assad, son fils Bachar lui succède. Comme avec Tito, le nouveau despote ne contrôle pas la période qui suit. Le résultat provisoire : 500.000 tués, 1.200.000 réfugiés et déplacés, 100.000 à 200.000 disparus dans les prisons du régime pour ce pays de 17 millions d’habitants.

Vraies ou fausses, les accusations de nettoyage ethnique viennent de tous les intervenants : les Turcs en accusent les Kurdes contre les arabes, et les Russes contre les populations turkmènes et sunnites. L’opposition au régime est accusée de vouloir éliminer les chrétiens, les Alaouites veulent supprimer les sunnites, et les sunnites les chiites. Quand aux Yézidis chrétiens, c’est l’État Islamique qui veut les anéantir.

La Syrie a aussi des revendications territoriales : on parle beaucoup du plateau du Golan annexé par Israël, 22.000 druzes y habitent ; mais il est beaucoup moins question dans nos médias de la région du Hatay, capitale Antioche, annexée par la Turquie. Un million et demi d’habitants arabes y vivent. Ce territoire revendiqué par la Syrie pourrait un jour s’embraser.

État totalitaire, structure féodale et tribale, la Syrie est à l’exemple des autres territoires de la région, Irak, Jordanie, Yémen, Arabie Saoudite, Liban, Palestine, qui sont déjà impliqués dans la guerre ou qui ne vont probablement pas tarder à y entrer.

Le Moyen-Orient est en pleine recomposition. Trois grands empires en formation qui sont des entités nationales s’y affrontent :

  • la Turquie s’appuie sur les sunnites, elle voit l’opportunité de restaurer l’ancien Empire ottoman.
  • L’Iran chiite, héritier de l’empire perse, contrôle un territoire qui s’étend de l’Irak au Liban en passant par la Syrie et le Yémen. Il étend ses pseudopodes sur le Pakistan et l’Afghanistan.
  • La Russie, affaiblie par sa révolution, avait été écartée du démembrement de l’Empire ottoman. Elle peut assouvir cent ans plus tard, des ambitions qu’elle nourrissait depuis longtemps qui lui permettraient de s’installer en Méditerranée. Elle possède une importante minorité musulmane.
  • Les Etats-Unis se sont retirés du jeu par incohérence et incompétence, l’Europe divisée est sous la menace d’un cheval de Troie islamique qu’elle ne sait pas gérer.
  • L’Egypte, grande puissance locale, se restructure après un printemps arabe qui l’a déstabilisée. Elle n’a pas encore choisi son camp, peut-être sera-t-elle le quatrième larron de l’histoire.

Et Israël dans tout çà ? Petit pays stable, sans ambitions régionales, inféodé à aucune des parties, Israël a sans doute une carte à jouer.

Les belligérants auront toujours besoin d’un territoire neutre et sûr pour se rencontrer, pour négocier. Israël peut devenir ce territoire, la Suisse du Moyen Orient, îlot de tranquillité dans un océan de violence.

Géopolitique fiction ? peut-être. Mais l’histoire et la culture des peuples du Moyen-Orient vont incontestablement dans ce sens.

Note :

[1] Joseph Kessel – En Syrie, Folio n° 5834