L’Assemblée nationale a donc adopté mardi 2 décembre, par 339 voix contre 151, une résolution du groupe socialiste invitant le gouvernement à reconnaître l’Etat palestinien.

Pour rappel, la quasi-totalité des socialistes, les écologistes, le Front de gauche, une partie des radicaux de gauche et quelques UMP et UDI ont voté pour le texte, tandis que la grande majorité de l’UMP et de l’UDI a voté contre.

Sur le fond de cette résolution, son bien fondé ou sa malveillance, sur l’impact réel ou fantasmé qu’elle aura sur la situation sur le terrain, beaucoup d’arguments très intéressants ont été échangés ici par des « collègues » bloggeurs ; et je ne voudrais pas en rajouter d’autres à mon tour. Mais il y a une affirmation précise sur laquelle je voudrais revenir pour la nuancer fortement : l’explication « électoraliste » donnée au vote des députés socialistes, présenté comme un geste totalement intéressé en direction de l’électorat musulman dans l’espoir de sauver la majorité aux prochaines élections.

Cette explication a tourné en boucle sur les réseaux sociaux de mes ami(e)s, et je la trouve simpliste, injurieuse, pour les élus comme pour mes compatriotes musulmans.

Quel « scoop » au départ, derrière la lecture « électoraliste » du vote ?

Selon « Le Canard enchainé » du 19 novembre, Benoit Hamon, député socialiste et ancien ministre, aurait déclaré concernant le projet de résolution : « il s’agit du meilleur moyen pour récupérer notre électorat des banlieues et des quartiers, qui n’a pas compris la première prise de position pro-israélienne de Hollande ».

Un argument cynique, rappelant les propos prêtés à Pascal Boniface dans sa fameuse note de 2001, à ceci près que leur auteur les a niés ensuite, pour les publier dans leur version complète – selon lui -, dans son dernier ouvrage, « La France malade du conflit israélo-palestinien » : « À miser sur son poids électoral pour permettre l’impunité du gouvernement israélien, la communauté juive est perdante là aussi à moyen terme.

La communauté d’origine arabe et/ou musulmane s’organise également, voudra faire contrepoids et, du moins en France, pèsera plus vite lourd, si ce n’est déjà le cas. Il serait donc préférable pour chacun de faire respecter des principes universels et non pas le poids de chaque communauté. »

Ceci n’empêche pas, bien entendu, que Pascal Boniface soit un des critiques les plus virulents d’Israël et de la communauté juive organisée.

En ce qui concerne Benoit Hamon, on lui connaissait surtout un positionnement à la gauche du parti en matières économique et sociale, mais il est vrai aussi que cette aile là du P.S est aussi la plus « tiers-mondiste », donc peu sympathisante vis à vis d’Israël.

Ceci étant, il n’a pas confirmé les propos qu’on lui prête. Par ailleurs, on peut prendre pour argent comptant les indiscrétions du « Canard », mais il est difficile alors de ne pas le faire pour tout ce qu’il publie concernant le conflit israélo-palestinien ; or ses articles sont souvent critiqués dans la communauté juive.

Quelle récupération du vote musulman dans les circonscriptions ?

Assumons juste pour un instant cette idée d’un « vote musulman » qui serait uniquement motivé par le positionnement des partis politiques sur le conflit israélo-palestinien. Ce vote serait indispensable là où vit une population musulmane importante, d’origine maghrébine en particulier.

Or la cartographie des élus socialistes couvre tout le territoire national, villes petites, moyennes ou grandes, zones urbanisées et régions rurales ; elle correspond à une poussée générale à gauche qui a accompagné l’élection de François Hollande en 2012, avec un vote « musulman » peu déterminant dans la majorité des circonscriptions. Il faudrait donc que les 279 (sur 288) députés du groupe socialiste de l’Assemblée Nationale ayant voté le texte, aient tous eu uniquement à l’esprit l’intérêt global de leur parti pour les échéances de 2017, en pensant réellement sauver leur pouvoir avec cette résolution.

Hypothèse bien hasardeuse, si on se réfère au sondage publié le lendemain 3 décembre dans « Le Figaro », qui donnait une majorité écrasante de plus de 500 députés à la Droite si les élections avaient lieu aujourd’hui !

L’électorat musulman, mythe ou réalité ?

D’abord une vérité d’évidence : les Musulmans sont environ 10 % de la population nationale, ceux qui ne sont pas de nationalité française ne votent pas par définition, mais ceux qui sont français votent toujours moins que la moyenne ; ils sont en majorité plus pauvres, plus jeunes, et pour certains – en plus grand pourcentage que leurs concitoyens – en situation de déclassement total par rapport à la société : or, toutes les enquêtes le démontrent, c’est dans ces catégories là que l’on compte le plus grand nombre d’abstentions.

Viendront-ils voter la prochaine fois « à cause du vote pour la Palestine » ? Ce serait un pari bien théorique.

Ensuite, c’est une vision bien réductrice pour l’ensemble des Français musulmans que de les considérer comme des robots, ne votant en bloc qu’en lien direct avec les positions des partis politiques sur le conflit israélo-palestinien ; osons le mot, une vision raciste, faisant abstraction de toutes leurs autres aspirations et préoccupations, emploi, services publics, pouvoir d’achat, bref en les réduisant à une « essence » arabe qui commanderait tout le reste ; exactement comme le font les antisémites, agitant le gri-gri de la « double allégeance » au dessus de la tête des Français juifs, comme si eux aussi n’avaient pas d’autres raisons qu’Israël pour voter pour tel ou tel parti ; et ceci étant dit sans nier la réalité de la sympathie pro-palestinienne des uns et pro-israélienne des autres, qui peut déterminer certains votes.

Une dernière chose aussi, singulièrement oubliée : on sait d’après l’analyse des scrutins récents, que l’électorat populaire fuit les partis de gauche et principalement le Parti Socialiste, accusé de faire une politique antisociale. Cet électorat ira en 2017 en grande partie vers le Front National, ou n’ira pas voter, certains voteront pour le droite ; et toutes ces possibilités risquent aussi de s’appliquer au pseudo électorat musulman.

La Gauche et les Palestiniens : au delà de l’électoralisme

Impossible dans le court espace d’un article de revenir en détails sur les tours et détours des positions de la Gauche française vis à vis du conflit israélo-arabe puis israélo-palestinien, d’abord parce que cette Gauche est plurielle, fracturée dans sa grille de lecture du monde extérieur entre des extrémistes, antisionistes convaincus ; des opposants traditionnels à Israël mais non radicaux en théorie (comme les Communistes) ; et « des » Socialistes sincèrement amicaux ou plutôt critiques.

Mais le simple fait de n’attribuer leur vote qu’à des considérations bassement électoralistes est aussi bas qu’injuste : certains députés ont du voter par réel idéalisme en pensant contribuer à un règlement négocié ; d’autres sans trop réfléchir, par pure discipline de vote ; et certains, clairement, parce qu’ils n’aiment pas le gouvernement israélien actuel – ce qui peut s’accepter – ou l’Etat d’Israël, ce qui nous révulse.

Dans tous les cas, ils avaient des motivations et les ignorer ne rend service ni à la défense intelligente de la cause israélienne, ni à notre compréhension de la politique. Et cette position critique des gouvernements de droite en Israël est partagée, aussi, par l’ensemble des Partis socialistes européens, quel que soit le pays et aussi là où l’électorat musulman est anecdotique.

La Gauche et les Musulmans : clivages et convergences

Là aussi, les choses sont complexes car la pluralité à Gauche a été criante lors des débats de société des dernières années : entre une sensibilité toujours tiers-mondiste, conditionnée par la mauvaise conscience coloniale et volontiers « multi culturaliste » ; un courant « laïcard », inquiet des replis communautaires et donc hostile à un Islam de plus en plus visible ; et un pouvoir prenant des décisions parfois bien vues, parfois mal vues de ces catégories de la population, il est difficile d’avoir une vision claire.

Prenons juste quelques décisions clivantes, sans rapport avec le conflit israélo-palestinien : la loi sur le « mariage pour tous » a largement choqué beaucoup de Musulmans, plus croyants et pratiquants que la majorité des Français ; cette population, d’origine largement étrangère, a salué avec sympathie une plus grande souplesse dans les procédures d’immigration ; et elle avait voté dans son écrasante majorité contre Nicolas Sarkozy en 2012, en raison de la ligne qu’il avait choisie, avec « l’identité nationale » mise en avant comme argument électoral.

Bref, nous voici en France dans le même panorama qu’aux Etats-Unis, avec là bas un parti démocrate (« La Gauche ») défenseur des minorités et d’une immigration assouplie, et un parti républicain (« La Droite »), plus nationaliste et craintif face aux nouveaux arrivants. Et chez nous, la fameuse « laïcité à la française » qui rend le débat singulier !