On raconte que Napoléon, passant à proximité d’une synagogue un soir de Tish’a beAv, s’étonna d’y entendre des pleurs et des lamentations. S’étant renseigné sur l’origine d’une telle tristesse, il aurait déclaré avec admiration: « Un peuple qui est capable de pleurer la destruction de son Temple après autant de temps, méritera certainement de le reconstruire un jour ».

Véridique ou non, cette anecdote souligne en tout cas la capacité du peuple juif à se souvenir des événements marquants de son histoire et, surtout, à s’en souvenir dans le but de (re)construire. Qu’il s’agisse d’événements glorieux ou tragiques, la mémoire du passé n’est en effet jamais cultivée pour elle-même mais bien pour servir de base à l’avenir.

En ce qui concerne le Temple, et alors que nous sommes à quelques jours de Tish’a beAv, j’ai cependant l’impression qu’un décalage grandissant s’est installé entre les textes de nos Sages et ce que nous ressentons réellement. Combien d’entre nous, en effet, sentent réellement le manque causé par l’absence du Temple ? Combien brûlent du désir d’y apporter les korbanot (sacrifices) auxquels la Torah nous enjoint ? Lors de Yom Kippur, combien souhaiteraient réellement voir le bouc émissaire chargé de nos fautes jeté du haut d’une colline ? Et combien de Cohanim rêvent-ils d’une carrière de Grand Prêtre ?

Mon sentiment est que, en dehors d’une minorité qui souhaite effectivement renouer avec le judaïsme pratiqué il y a 2000 ans, la grande majorité du peuple vit parfaitement bien sans Temple. Nous nous sommes tellement habitués aux changements pratiqués par nos Sages et aux rituels adoptés après la destruction du Temple que nous ne voyons plus aujourd’hui le besoin de retrouver celui-ci.

Et même les éléments qui sont censés nous rappeler ce manque ne sont plus ressentis, par une grande majorité de Juifs, comme des éléments de tristesse (faites l’expérience la prochaine fois que vous assisterez à un mariage : observez autour de vous au moment de la brisure du verre par le fiancé et essayez de voir combien de personnes s’attristent réellement pour la destruction du Temple !)

Napoléon se serait-il donc trompé ? Le Temple ne serait-il donc qu’un souvenir lié au passé glorieux de notre peuple et dont nous n’avons plus besoin aujourd’hui ? Je suis convaincu du contraire ! Et j’aimerais citer ici un extrait du commentaire du rav Ye’hiel Ya’akov Weinberg sur la Haggada de Pessa’h, qui voit dans le Temple une figure maternelle pour chacun des membres du peuple (1) :

« La sainteté qui lui est attachée, sainteté religieuse, n’a pas d’équivalent pour unifier les membres de ce peuple. Le Temple était capable de faire vibrer en chaque individu le sentiment d’appartenance à une collectivité. Tel le sein maternel, c’est de lui que la sève vitale se déversait vers chacun des fils d’Israël. Les esprits flottaient à tous vents, mais le Temple demeurait pour tous un repère consensuel. Sans le Temple, même sur la Terre d’Israël, le Juif n’a pas encore de patrie réelle. Et même le sentiment d’appartenance nationale, qui est présent au sein du peuple juif, ne constitue en fait qu’une réminiscence de l’adhésion que suscitait le Temple, refuge maternel où se dévoilaient l’amour, le pardon et la fraternité. Face au Temple, le Juif apercevait une figure maternelle  qui l’exhortait à voir un frère en son prochain. »

Il y a tout juste dix ans, le peuple israélien vivait l’un des événements les plus tragiques de son histoire, conséquence d’une déchirure sans précédent dans la société : l’expulsion, par l’armée israélienne, des Juifs du Gush Katif (bloc d’implantations situées dans la Bande de Gaza).

Au-delà des divergences politiques sur le bien-fondé de la décision prise par le gouvernement israélien de l’époque, il est manifeste que, pour de nombreux Juifs, il n’y avait alors ni point de repère, ni figure maternelle, ni fraternité, comme en témoigne Anita Tucker, co-fondatrice de l’implantation de Netzer Chazani : « Il y avait un terrible manque de dialogue, un manque d’identification, un manque de fraternité entre les Juifs de différentes opinions et de différents milieux, aussi bien au cours du Désengagement de Gaza qu’après celui-ci. » (2)

Où en sommes-nous dix ans après ? Avons-nous retrouvé cette fraternité ? Sommes-nous plus ouverts au dialogue avec ceux d’entre nos frères qui ne pensent pas comme nous ? Somme-nous d’avantage prêts à remettre en question nos certitudes ? Telles sont les questions que nous devrions nous poser ce samedi soir, lorsque nous lirons les Lamentations du prophète Jérémie. Et, suivant les réponses, peut-être que le manque du Temple nous apparaîtra plus clairement…

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(1) La Haggada de Pessa’h commentée par le rav Y.Y. Weinberg et annotée par son élève le rav Abraham Weingort, pp. 65-66 (magnifiquement traduit par mon ami le Dr Joël Hanhart)
(2) Thirty years in thirty minutes, in: The expulsion from Gush Katif, p. 205 (traduit par mes soins)