Le 7 novembre 2013, le Comité permanent des Affaires étrangères et du Développement international de la Chambre des Communes du Canada adoptait un rapport recommandant la reconnaissance des réfugiés juifs des pays arabes.

Ce rapport fut approuvé par la Chambre des communes et par le gouvernement canadien le 26 mars dernier. En d’autres mots, la position canadienne sur la situation israélo-arabe ne prend plus en compte seulement les réfugiés palestiniens. Il était temps.

C’est un geste important d’un pays du G8, pilier de l’Organisation mondiale de la Francophonie et du Commonwealth et bien respecté dans le monde. C’est surtout une avancée qui devrait servir d’exemple pour les pays du monde occidental.

Un pays comme la France, par exemple, devrait emboîter le pays au Canada et reconnaître officiellement l’injustice qui a été faite à des centaines de milliers de Juifs au Moyen-Orient, surtout que de nombreux d’entre eux se sont établis dans l’Hexagone.

Il va sans dire que cette reconnaissance de l’injustice faite aux réfugiés juifs des pays arabes ne retire rien à la problématique des réfugiés palestiniens, qui eux aussi méritent que justice soit faite, comme partie intégrale d’un accord de paix global entre Israël et ses voisins arabes.

Mais il est plus que temps de prendre acte que deux populations de réfugiés ont été créées par le conflit israélo-arabe: une population juive et une population arabe.

Une montagne canadienne d’évidences

Comme c’est un problème qui touche plus de 850 000 personnes, qui ont été persécutées et déplacées du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, il est étonnant (ou peut-être pas…) qu’il ait été omis depuis si longtemps par les pays du monde entier. Ceci est d’autant plus vrai qu’il est connu depuis ses débuts, comme le montrent les Archives du gouvernement canadien.

Déjà en mars 1949, les diplomates canadiens rapportaient que plusieurs milliers de réfugiés quittant l’Afrique du Nord « affluaient en Palestine » (« pouring into Palestine« .)

Trois ans plus tard, le gouvernement du Canada recevait des rapports selon lesquels Israël avait absorbé plus de 300 000 Juifs des pays arabes, incluant 120 000 juifs d’Irak et 50 000 du Yémen.

En août 1956, après des mois de représentations par le Congrès juif canadien, le gouvernement canadien décidait – « considérant les considérations humanitaires urgentes présentes » (« in view of the urgent humanitarian considerations involved« ) – de déroger aux procédures habituelles de sécurité et de faciliter la venue des Juifs nord-africains au pays.

Environ 25 000 Juifs marocains sont ainsi arrivés au Canada; le reste des 200 000 Juifs de ce pays l’ont quitté entre 1948 et 1967, se rendant principalement en Israël et en France.

En décembre 1956, le ministère des Affaires extérieures recevait des câbles diplomatiques décrivant l’expulsion des Juifs égyptiens. Ces Juifs égyptiens, dont 50 % étaient déjà apatrides suite à une loi profondément discriminatoire datant de 1926, faisaient face à un dilemme impossible.

Des câbles diplomatiques canadiens rapportaient que « les Juifs apatrides ont le choix de soit quitter l’Égypte, soit d’être envoyés dans un camp de concentration » (« Jews without nationality are given choice between leaving Egypt or being sent to a concentration camp« ) et « les Juifs reçoivent une visite d’un officiel qui les intimide afin de les forcer à signer une déclaration d’intention de quitter l’Égypte, ce qui amène l’annulation de leur permis de résidence et leur expulsion du pays » (« Jews would receive a visit of some official who would intimidate them into signing a declaration of intention to leave Egypt which would result in cancellation of residence permit and then force them to leave the country« .)

En réponse à ces rapports, une note au ministre des Affaires extérieures soulignait, le 20 décembre 1956: « Un principe sensé à adopter est que les réfugiés juifs désirant se rendre en Israël devraient pouvoir s’y rendre et que ceux qui ne le désirent pas devraient être accommodés dans d’autres pays du monde libre, y compris au Canada ( » What we have in mind is that a sensible principle to accept would be that Jewish refugees wishing to go to Israel should do so and that those not wishing to go to Israel should be accommodated elsewhere in the free world, including Canada« .)

Trois mois plus tard, le Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU décidait que ces réfugiés juifs égyptiens étaient éligibles à la protection onusienne.

D’autres câbles diplomatiques canadiens en provenance de la région furent reçus par Ottawa. Par exemple, le 4 mai 1964, l’ambassade canadienne en Suisse rapportait que les Juifs tunisiens faisaient face à des conditions d’apartheid.

Même en mars 1973, des diplomates canadiens s’attendaient à une augmentation importante du nombre d’immigrants juifs en provenance du Maroc vers le Canada « possiblement plus rapide et dramatique que nous le souhaiterions alors que de nouvelles mesures marocaines sont mises en place », mesures qui « forceront ces personnes non désirées à chercher une nouvelle demeure » ( « possibly more rapidly and dramatically than we would wish, as new Moroccan measures are being implemented in the months ahead » that « will force all these unwanted people to seek a new home. »)

Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes

Alors que la problématique des réfugiés palestiniens est incluse dans les politiques officielles de plusieurs États et par les principales instances internationales, celle des réfugiés juifs a été complètement occultée depuis 1948, créant ainsi un déséquilibre qui mérite d’être redressé si une solution juste et équitable doit être trouvée.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes :

Source des données : Stanley A. Urman, « Déplacement de Juifs de pays arabes, 1948 à 2012 », dans Réfugiés du Moyen-Orient : Le traitement différent des Palestiniens et des Juifs, présenté au Comité permanent des affaires étrangères et du développement international de la Chambre des communes, Chambre des communes, 2 mai 2013, p. 5.

Source des données : Stanley A. Urman, « Déplacement de Juifs de pays arabes, 1948 à 2012 », dans Réfugiés du Moyen-Orient : Le traitement différent des Palestiniens et des Juifs, présenté au Comité permanent des affaires étrangères et du développement international de la Chambre des communes, Chambre des communes, 2 mai 2013, p. 5.

Un geste constructif de la communauté internationale

Si la communauté internationale veut jouer un rôle productif dans l’atteinte d’un accord entre Israël et ses voisins arabes, elle doit favoriser et promouvoir un rééquilibrage qui passe par la reconnaissance des deux populations de réfugiés.

En effet, reconnaître les réfugiés arabes mais non les réfugiés juifs crée un déséquilibre qui doit être rectifié.

La paix entre Juifs et Arabes que nous souhaitons ne peut qu’être basée sur la justice, justice qui passe notamment par la création d’un État palestinien viable, pacifique et démocratique aux côtés (et non à la place) de l’État juif d’Israël, d’une reconnaissance mutuelle, de solides garanties de sécurité et de la reconnaissance de l’expérience de tous les réfugiés qui ont été affectés par le conflit.