Ces dernières semaines ont vu la reconnaissance unilatérale d’un Etat palestinien agiter la scène internationale. JCall a publié une déclaration favorable à cette démarche (« Pour la reconnaissance de l’Etat de Palestine », Times of Israel, blog, 02.12.2014).

Je ne partage pas ce point de vue. Mais, mis en minorité dans les débats internes, j’ai néanmoins souscrit au texte. Quand on se trouve politiquement engagé, il faut savoir se soumettre à une majorité même si on pense qu’elle erre.

Toutefois rien n’empêche de s’exprimer. D’autant que nous sommes plusieurs, au sein de JCall, à émettre des réserves similaires.

Reconnaître un « Etat » de Palestine sans en négocier l’existence revient à admettre un Etat croupion dépourvu de frontières, de capitale et de souveraineté. Il s’agit d’une gesticulation. Mais là ne se situe pas l’essentiel.

La démarche unilatérale méconnaît la méthode adéquate pour sortir par le haut du conflit israélo-palestinien. L’actuelle soumission totale de la partie palestinienne à la puissance d’Israël occulte la nature profonde du contentieux qui oppose les deux peuples.

Il ne s’agit pas d’un conflit colonial même si il en épouse bien des aspects, par le contrôle militaire israélien, l’absence d’autodétermination du peuple palestinien, les criantes injustices qu’il génère, la violence structurelle qui en découle, etc.

De manière fondamentale, le conflit israélo-palestinien voit s’affronter deux irrédentismes qui considèrent chacun posséder des droits inaliénables sur une même terre, de la mer au Jourdain.

Cet affrontement national inter ethnique se complique d’une dimension religieuse forte. La peur, la haine, le mépris et la mécompréhension de l’autre accablent chacune des deux populations. Et cela dure depuis plus d’un siècle, dans la violence.

Ces caractéristiques empêchent les parties de négocier entre elles des solutions aux antagonismes qui les opposent. L’action de tierces parties intervenantes s’avère nécessaire. De plus, l’engagement de celles-ci servirait leurs propres intérêts dans la région.

Pour autant, sous peine de perdre toute crédibilité, ces tierces parties ne peuvent en aucune manière s’inféoder à l’un ou à l’autre des protagonistes. Elles doivent savoir prendre leurs distances. Et, tout en conservant fermeté et détermination, elles doivent aussi se montrer impartiales et empathiques avec chacun d’eux. Elles doivent toujours s’efforcer de comprendre ce qui les motive.

Dans la foulée de la demande palestinienne de reconnaissance à l’ONU, la campagne européenne de motions parlementaires appelant à reconnaître l’Etat de Palestine adopte l’exact contrepied des principes énoncés ci-dessus.

Il s’agit d’une posture pro palestinienne et, par la force des choses, anti israélienne. Elle vise d’abord à isoler Israël sur les plans politique et diplomatique, voire à le placer au ban des nations. Il suffit d’analyser qui sont les moteurs du mouvement pour s’en apercevoir.

La coalition favorable à la reconnaissance unilatérale empile de manière incongrue depuis des (pro)sionistes de toujours jusqu’à des antisémites/antisionistes rabiques, en passant par des partis et des politiciens qui inscrivent le conflit au trente-sixième sous-sol de leurs priorités mais trouvent là de quoi plaire à un important électorat pro palestinien.

Ce magma hétéroclite aurait dû alerter les amis sincères d’Israël et de la paix avec la Palestine qui ont soutenu le projet. Ils peuvent toutefois se ressaisir.

Ce qu’a fait la politique, la politique peut le défaire. Ou le changer. Dressons un inventaire non exhaustif de facteurs susceptibles de rasseoir les adversaires à la table des négociations pour les conduire à résoudre leurs différends.

1. L’Europe doit surtout sa pathétique impuissance sur la scène internationale à ses 28 politiques extérieures distinctes et à une absence de force militaire commune apte à soutenir une diplomatie autonome.

Elle ne manque néanmoins pas d’atouts. Principal donateur aux Palestiniens, l’Union entretient avec Israël d’étroites et fructueuses relations sur tous les plans, scientifique, économique, culturel, etc. Qu’elle mette en œuvre les moyens à sa disposition pour des initiatives constructives vers la paix.

Israéliens et Palestiniens donnent parfois l’impression de s’affronter en champ clos sur une île lointaine. Or, leur affaire est aussi la nôtre à nous, Européens. Nous possédons un intérêt direct à conclure le conflit.

A chacune de ses crises il déborde dans nos rues pour y vomir ses éructations. Il sert de prétexte à l’antisémitisme/antisionisme. Il pollue nos médias. Il affecte nos universités, nos associations, nos syndicats, nos partis politiques. La cause palestinienne constitue une mamelle où s’abreuve la propagande islamiste dans nos quartiers populaires.

Certes la fin du conflit ne dissoudra comme par miracle ni l’antisémitisme ni l’islamisme. Mais elle nous tirera une solide épine du pied. Et aidera à stabiliser une région stratégique contiguë de l’Europe.

La Haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères Federica Mogherini doit mouiller sa chemise. Elle doit fédérer ses Etats mandants autour d’une politique européenne qui contribue à relancer les négociations directes israélo-palestiniennes. L’Europe se rendra service à elle-même ainsi qu’au Proche-Orient en proie au chaos.

2. Débarrassé de l’échéance des midterms et de la nécessité de se faire réélire, le président américain Barack Obama possède un peu moins de deux ans de relative liberté de manœuvre. Son initiative de dégel avec Cuba indique qu’il paraît vouloir marquer l’Histoire. Il a réussi à réunir une vaste alliance pour combattre Daesh / l’Etat islamique. Il pourrait couronner son palmarès sur la clôture du plus vieux conflit du monde.

Les Etats-Unis pourraient mobiliser leurs alliés pour relancer les négociations israélo-palestiniennes et les mener à bon port. Le président Barack Obama pourrait mandater l’infatigable Secrétaire d’Etat John Kerry pour qu’il reprenne son bâton de pèlerin. Et le soutenir enfin de manière énergique, ce qui fit défaut jusqu’ici. La Haute représentante Federica Mogherini pourrait inciter les Etats-Unis à sortir du bois et coordonner l’action européenne avec la leur.

3. Les alliés pourraient extraire le plan de paix saoudien du placard où il moisit depuis bientôt 15 ans. Pour rappel, en échange d’un Etat palestinien établi en Cisjordanie et à Gaza, ce plan propose de normaliser complètement les rapports israélo-arabes. Il peut servir de base aux négociations.

Si celles-ci aboutissent, les Etats d’Israël et de Palestine sécuriseraient de manière durable l’espace compris entre mer et Jourdain. Ils le sanctuariseraient contre le fanatisme islamiste. Tout bénéfice pour la région tout entière ainsi que pour l’Europe et les Etats-Unis. On peut même envisager foule d’autres retombées positives, mais abstenons-nous de rêver.

4. Côté palestinien, accéder rapidement à la souveraineté, à la citoyenneté et à la plénitude des droits devrait constituer un incitant majeur pour un peuple qui aspire à l’autodétermination depuis des décennies. On peut soutenir les milieux d’affaires de Ramallah ainsi que les nationalistes du Fatah et neutraliser les capacités de nuisance des Frères musulmans du Hamas, adeptes violents du retour au califat.

5. Enfin côté israélien, on semble se bousculer au centre en vue du scrutin de 2015. L’issue de la mêlée pourrait surprendre. Au sein de la 20ème Knesset à venir, on pourrait au moins espérer voir naître un lobby qui dépasse le sempiternel et stérile clivage gauche droite, un groupe de pression favorable à des négociations sérieuses avec les Palestiniens et capable de peser sur le prochain gouvernement. Et, au mieux, une majorité volontariste en ce sens pourrait se dégager des urnes.

Nous nous trouvons à un carrefour des volontés et des responsabilités. Ce bref aperçu montre qu’il existe un éventail de leviers disponibles. Encore faut-il que les différents acteurs politiques en présence sachent s’en saisir et veuillent les actionner de manière judicieuse et déterminée.

Et ça…