L’Amérique se désintéresse de l’Irak et de la Syrie et la Russie fait son entrée avec fracas. La démonstration de force que constituent les bombardements aériens russes s’est accompagnée de tirs d’exhibition à partir de bases ou de sous-marins russes.

Qui l’aurait cru ? La Russie coordonne les efforts anti-aériens des puissances européennes dirigés contre l’État islamique. Le premier ministre israélien, les rois d’Arabie et de Jordanie vont rencontrer le président russe Poutine devenu incontournable.

La Turquie a donné une raison en or à la Russie pour l’évincer de la Syrie. En réaction à l’avion abattu à la frontière syro-turque, la Russie a gelé de nombreux projets bilatéraux avec la Turquie et a bombardé systématiquement le territoire que les Turcs voulaient contrôler pour empêcher l’établissement d’une continuité territoriale kurde au Sud de sa frontière.

L’Irak puis l’Iran ont renchéri en exigeant le retrait des forces militaires turques stationnées en Irak. Pour sa part, la Turquie prétend que ces forces protègent les instructeurs militaires turcs. L’Union européenne et l’OTAN ont protesté du bout des lèvres en regard de la dégradation de la situation.

Que recherche la Turquie dans le Nord de l’Irak ? Après la signature de l’armistice de Moudros à la fin de la Première Guerre mondiale en octobre 1918, les forces britanniques ont occupé Mossoul. Le mandat de la Société des Nations rattachant Mossoul à l’Irak a toujours été contesté par la Turquie, car Mossoul était sous contrôle ottoman lors de la signature de l’Armistice. La Turquie a toujours cherché à contrôler les champs pétrolifères de la région de Mossoul. Elle importe aujourd’hui 55% de son gaz et 35% de son pétrole de la Russie, pays qui est en mesure de faire bien plus mal à la Turquie en freinant le tourisme russe ou même en réduisant ses exportations de gaz comme cela fut fait par le passé en Biélorussie en 2010 et en Ukraine en 2006. La Turquie est pour ainsi dire évincée de la région.

Restent la Russie et l’Iran. L’Iran contrôle des dizaines de milliers de milices chiites agissant contre les rebelles syriens et contre l’État islamique. Il est peu probable que la vision apocalyptique de l’Iran soit partagée par la Russie qui soutient le dictateur syrien laïque et qui, depuis peu, évite d’attaquer les rebelles laïques.

Fait intéressant : le Hezbollah qui possède plus de 100 000 missiles est bombardé par Israël lorsqu’il essaie d’introduire des missiles de très grand calibre en territoire libanais. Il s’ensuit généralement une désapprobation russe. Toutefois, lorsque le Hezbollah a tenté de récidiver sachant que les Russes étaient dans le portrait, la Russie n’a guère protesté suite à l’attaque israélienne qui s’ensuivit. Les objectifs russes et iraniens ne sont pas identiques. Que cherche Poutine en Syrie?

Le prix du pétrole fort bas et les sanctions européennes qui ont suivi l’occupation de la Crimée ont considérablement ralenti l’économie russe. En outre, l’intervention russe en Syrie lui coûte près de 1,5 million de dollars par jour. Il est peu probable que l’intervention russe soit ponctuelle, mais qu’à plus long terme elle cherche à monopoliser les ventes de gaz du Croissant fertile afin de renflouer son économie.

Sur un autre front, les forces égypto-saoudiennes ont pris d’assaut l’île de Hanish au large du Yémen où l’Iran a installé un radar de surveillance et une base militaire. La libre circulation dans le détroit de Bab el-Mandeb et le canal de Suez demeure une priorité pour l’Égypte, l’Arabie et l’Europe.

Des réalignements d’alliance régionaux s’esquissent, mais d’une façon encore floue.

David Bensoussan
L’auteur est professeur de sciences à l’Université du Québec