Je crains que ce qui se passe actuellement dans les relations entre la Pologne et Israël, ou encore entre la Pologne et la communauté juive ne constitue, un jour, une étude de cas pour les universités et les académies diplomatiques du monde entier. L’étude porterait sur la façon dont une relation, qui semble forte, d’un point de vue extérieur, peut se détériorer quasiment du jour au lendemain.

La leçon principale résiderait sans doute dans le fait que les voix modérées – engagées à trouver un terrain d’entente sur des questions difficiles – aient été distancées par des voix acérées, intransigeantes, à la stratégie affirmée et pour lesquelles toute concession serait perçue comme un aveu de faiblesse, voire de capitulation.

Hélas, c’est ce qui se passe actuellement en Pologne.

Tandis que le pays avait déjà confronté les institutions de l’Union européenne sur d’autres questions et se trouvait isolé parmi les Etats membres, il choisit aujourd’hui de compromettre ses liens avec Israël et le monde juif, en adoptant une législation très problématique concernant la Seconde Guerre Mondiale et la Shoah.

Et comme si tout cela n’était pas suffisant pour Varsovie, les Etats-Unis se sont également prononcés, contestant la mesure parlementaire et suggérant que son adoption pourrait nuire à la réputation de la Pologne aux Etats-Unis.

Aux dernières nouvelles, la Pologne a besoin d’alliés, à l’instar de tout autre pays, d’autant plus que ses inquiétudes concernant sa sécurité sont compréhensibles et légitimes.

Qui est là pour la Pologne ?

Eh bien, pour commencer, Washington, l’acteur qui – plus que tout autre – a la volonté et la capacité de se tenir aux côtés de la Pologne. Israël, du fait de sa longue expérience, a aussi beaucoup à offrir.

De plus, beaucoup en Pologne attribuent partiellement son adhésion à l’OTAN, en 1999, aux efforts de l’American Jewish Committee, qui a plaidé pour l’expansion du pacte de sécurité devant le Sénat américain, et ce, malgré la forte opposition de ceux qui craignaient la réaction de Moscou.

Imaginez une Pologne aujourd’hui sans adhésion à l’OTAN, à la lumière de ce qui se passe à l’Est.

En outre, pourquoi la Pologne cherche-t-elle, par le biais de son comportement actuel, à ce que l’on replonge dans des récits historiques douloureux et complexes ? A qui cela peut-il bénéficier ? En dehors de quelques irresponsables, je ne vois qu’un seul leader politique, extérieur au pays, à qui cela donne le sourire. Et Vladimir Poutine n’est pas vraiment l’ami le plus fidèle de la Pologne.

Certes, en Israël et dans le monde juif en général, certains ont aggravé la situation en jetant de l’huile sur le feu, en particulier dans leurs affirmations irresponsables suggérant, en effet, que Varsovie – attaquée sans pitié par les forces allemandes le 1er septembre 1939 – était partenaire volontaire de Berlin dans la solution finale d’Hitler.

Oui, il y a un record indéniable et extrêmement douloureux en matière d’antisémitisme – avant, pendant et après la guerre – et la Pologne ne peut pas esquiver cela ni interdire les discussions à ce sujet. Les nations démocratiques émanent de façon bien plus forte de l’introspection que de l’abnégation.

Pour autant, l’histoire de la Pologne ne peut se résumer à cela, tant en ce qui concerne les Juifs que son bilan durant la guerre, et cela ne peut être simplement balayé sous le tapis, dans un paroxysme de colère incontrôlée de la part des Juifs.

La Pologne a été brutalement occupée par deux nations – l’Allemagne nazie et l’URSS. Des milliers de ses meilleurs officiers militaires ont été assassinés, sous les ordres de Staline, dans la forêt de Katyn.
D’innombrables Polonais furent envoyés dans les camps nazis et soviétiques.

Les pilotes polonais ont joué un rôle essentiel dans la bataille d’Angleterre. Sans eux, la finalité aurait pu être très différente.

Ce sont les cryptographes polonais qui sont à l’origine du décryptage du code nazi, menant aux découvertes révolutionnaires de Bletchley Park.

Les Polonais ont alerté le monde, de façon souterraine, au sujet du projet allemand d’extermination du peuple juif, tandis qu’une unité, Żegota, a œuvré clandestinement à sauver des vies juives.

Et les soldats polonais ont combattu vaillamment lors de la bataille de Monte Cassino – comme mon défunt père, qui y était et a pu en témoigner – et ailleurs, durant la lutte acharnée des Alliés.

En d’autres termes, la Pologne a largement contribué à raccourcir de 988 ans le rêve d’un règne sur « un millénaire » porté par Hitler.

Et revenons à ce qui se passe aujourd’hui.

Vingt-huit ans après que la Pologne ait mené un effort remarquable pour se libérer du joug du communisme et se reconnecter au monde occidental, une communauté juive dynamique a refait surface et Israël se tourne vers Varsovie pour un soutien dans l’Union européenne et aux Nations Unies – la Pologne siégeant actuellement au très important Conseil de sécurité.

On dit souvent que les modérés – ceux qui sont prêts à écouter les autres et à chercher une zone d’accord possible – sont rarement aussi motivés et passionnés que des voix plus extrêmes.

Cela semble malheureusement être le cas concernant la situation actuelle, du moins jusqu’ici. Mais, parce que tout ce qui a été accompli depuis 1989 m’importe profondément, je refuse personnellement de me taire – ou, d’ailleurs, d’abandonner ma mesure.

David Harris est le directeur exécutif de l’American Jewish Committee et a reçu, à deux reprises, les honneurs du gouvernement polonais.