La morale peut-elle être raisonnée ? Les choix moraux sont-ils faits en toute liberté ?

Il est possible d’établir une différence entre entendement et raison. L’entendement rattache inconsciemment l’effet des sensations à leur cause. C’est une expérience de l’esprit qui se base sur des évidences sensibles et sur un raisonnement qui peut rendre cohérent l’ensemble des impressions de nos sens.

La raison est abstraite, méthodique, logique, déductive et désincarnée en ce sens qu’elle ne se fie guère aux sens qui peuvent être trompeurs. Le principe de la causalité qui stipule que tout effet a une cause qui le précède, relève de l’entendement des représentations, des perceptions des expériences des phénomènes naturels.

On pourrait être tenté de projeter cet entendement des phénomènes au monde extrasensible. En effet, le principe de la causalité s’applique aux phénomènes définis dans l’espace et dans le temps. Mais le problème de l’origine de l’univers ou de la causalité première reste alors ouvert. S’il y a une origine des temps, la question de l’antériorité de cette origine reste sans réponse à moins d’admettre un créateur ex-nihilo.

De la même façon, on établit la différence entre morale et éthique : la morale différencie entre le bien et le mal. La notion de morale est parfois considérée comme innée (Rousseau), inculquée (Freud), raisonnée (Descartes), innée et acquise mais aussi universelle (Kant).

L’éthique est le principe sous-jacent de la morale. Elle n’est pas assujettie à la morale, à un dogme ou à une religion bien qu’elle rejoigne en plus d’un point la morale.

Descartes a voulu ramener la morale et l’éthique à une équation : ethica more geometrico demonstrata. Il a eu une vision purement scientifique de l’homme. Son contemporain Blaise Pascal lui a reproché d’avoir réduit Dieu au rôle d’horloger cosmique.

Il a refusé de définir l’homme par la raison seulement, car le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point : la dimension affective de l’homme est subjective et l’homme est inscrutable (homo absconditus) car la compréhension humaine est limitée par ses sens et ses limitations physiques. L’essence de l’homme ne se ramène pas à l’existence du cogito ergo sum, mais touche à une autre dimension : celle du souffle intime de Dieu qui résonne au for intérieur de la conscience de chacun.

La liberté serait-elle virtuelle ?

On pourrait avancer que l’homme est doté de raison, raison qui lui permet d’exercer sa volonté comme il l’entend. Ainsi, les actions de l’être humain seraient guidées par sa volonté, elle-même soumise à sa raison laquelle est guidée par sa conscience.

La morale constituerait un a priori implicite car elle se retrouve chez tout être doté de raison ; les impératifs moraux n’obéiraient pas aux désirs que l’on peut avoir mais dériveraient de la seule raison.

Toutefois, considérant l’antériorité des êtres et des choses, on est porté à avancer que l’être humain est soumis à un déterminisme social, familial et physique. Si le principe de la causalité s’appliquerait à la raison même, la liberté n’existerait pas car tout serait (pré)déterminé et on sombrerait dans le fatalisme.

On pourrait aller plus loin et avancer que la volonté est illusoire en ce sens qu’elle relève de l’intuition et découle des désirs et des pulsions. Pour Freud, le moi n’est pas maître de sa maison.

Pour Spinoza, les êtres humains sont mus par la finalité des désirs et des instincts. Le bien et le mal ne seraient que la généralisation de ce qui est bon ou mauvais pour l’individu. D’où la nécessité d’établir une éthique qui se réapproprie l’affect afin d’orienter son désir sachant que le monde, êtres humains compris, est tel qu’il est et que la transcendance n’influe en rien.

Contrairement à ceux qui soutiennent que l’édifice des croyances religieuses ne serait là que pour idéaliser ce que l’on ne peut être, Pascal avance que c’est le cœur qui sent des vérités fondamentales parce qu’il exprime le sentiment de Dieu : « c’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. » La liberté se définirait comme un engagement spirituel, le sentiment du bien étant souvent confondu au divin (ou même à la croyance en la rétribution divine).

La question de savoir qui de la raison, du coeur ou des désirs est à la tête de la structure psychique ne peut être tranchée de façon nette car la raison intrinsèque, la causalité induite par les sens, l’affect et les pulsions biologiques sont imbriqués dans le moi. « Le je est un autre » soutient le poète Arthur Rimbaud.

Néanmoins, une meilleure connaissance de soi permet de mieux relativiser et canaliser les pensées et les actions. La connaissance de soi peut informer (du latin in et forma signifiant donner forme, instruire, donner une structure) l’esprit et affiner les choix moraux.

Pour ce qui est du libre arbitre, Einstein suggère que « chacun agit non seulement sous une contrainte extérieure, mais aussi d’après une nécessité intérieure », circonscrivant ainsi le degré de liberté de l’être humain.

Bergson quant à lui, avance : «On a donc raison de dire que ce que nous faisons dépend de ce que nous sommes ; mais il faut ajouter que nous sommes, dans une certaine mesure, ce que nous faisons, et que nous nous créons continuellement nous-mêmes »

Jean Paul Sartre affirme que « dans la vie on ne fait pas ce que l’on veut mais on est responsable de ce qu’on est », idée admirablement articulée par le poète Antonio Machado : « Voyageur, le chemin sont les traces de tes pas, c’est tout ; voyageur, il n’y a pas de chemin; le chemin se fait en marchant. »

Que propose la Bible ?

Le récit du Jardin d’Éden consacre la faculté de reconnaître le Bien et le Mal ; juger de ce qui est bien et de ce qui ne l’est pas est du ressort de la réflexion de l’être humain. La faculté d’agir en conséquence est aussi son droit légitime.
Dieu est le créateur du Mal (de la lumière et du Mal, Isaïe 45-7).

Il a laissé à l’homme le choix du libre-arbitre : « Et voilà je te présente le Bien avec la vie et le Mal avec la mort… et tu choisiras la vie. » (Deutéronome 30-15, 30-19), incitant à la discipline personnelle et à l’action positive : « Éloigne-toi du mal et fais le bien (Psaumes 34-15) », tout en engageant l’amour de Dieu, du prochain et de l’étranger (Deutéronome 6-5, Lévitique 19-18 et 19-34).

Toujours selon la Bible, l’homme est naturellement porté vers le mal (Genèse 6-5). Il a également le moyen de développer une attitude cérébrale volontaire pour surmonter son penchant vers le mal (Genèse 4-7).

Cette disposition est indépendante de la rétribution à laquelle un croyant pourrait s’attendre « car vos pensées ne sont pas Mes pensées, ni vos voies ne sont Mes voies, dit l’Eternel (Isaïe 55-8).»

La morale signifiée par les dix commandements intègre l’éthique signifiée par les cinq derniers commandements qui se rapportent aux relations avec autrui, les cinq premiers commandements se rapportant au Créateur et aux parents. Dans la Bible, l’éthique et la morale sont les deux bras d’un même corps que forment les tables de la Loi.