Introduction

Le 17 juin 2018 se tenait, à la Grande Mosquée de Paris, l’Assemblée Générale de la Fraternité d’Abraham. Comme c’est le cas ces dernières années, notre président Edmond Lisle avait demandé à chaque vice-président de « plancher » sur un thème commun. Le sujet cette année était : « Rappeler ce que la Fraternité d’Abraham a fait, ou devrait faire, pour combattre le sentiment anti-islam qui se développe en France, l’antisémitisme qui s’y propage, et encourager le dialogue inter-religieux ». Les trois interventions ont été publiées dans le numéro 179 de notre revue. (*)

Je reproduis ci-dessous la mienne, qui prend une résonance singulière après la tuerie de Pittsburgh, bien sûr, et aussi dans le climat de violence extrême que vit la France en ce moment : à force de se polariser sur l’antisémitisme « nouveau » en milieu musulman, on en oublie l’extrême droite qui parade en ce moment dans les rues de Paris ; à force aussi de dénis des uns et des autres, on en oublie que les réseaux sociaux propagent partout la haine antisémite. J’ajouterai enfin que ces symptômes d’une société malade reflètent une France où, je le crains, on ne se parle plus.

Racisme et antisémitisme : bref rappel de la situation

Par rapport au passé, où placer le début de la chronologie ?

– Aux origines certainement de la Fraternité pour le dialogue interreligieux, puisque c’est notre raison d’être, l’idéal des Pères Fondateurs et la substance de ce que nous avons diffusé essentiellement dans notre revue. Un lecteur assidu de tout ce que nous avons publié, articles, actes de colloques, discours, aura acquis au fil des années un vernis à tout le moins de chacune des grandes religions monothéistes, évoquées en parallèle au fil des thématiques les plus diverses. Donc ce serait une tache vraiment impossible que de rappeler tout ce qu’on a fait.

– Concernant le sentiment anti-islam, y a-t-il vraiment une évolution linéaire ? Le paysage me semble très mouvant selon la période de temps. D’après un sondage publié par le Journal du Dimanche en avril dernier, 56% des Français pensent que l’islam est compatible avec les valeurs de la République ; 43 % pensent le contraire, c’est trop, mais ces pourcentages étaient exactement inversés en septembre 2016 ; on était alors au lendemain de l’attentat de Nice et de l’année sanglante de 2015, au moment de l’apogée supposée du Daech, bref le paysage géopolitique et sécuritaire a changé. Quant à l’appréciation de ce que fait notre association, je dirais qu’aussi bien les articles de notre revue que les éditoriaux récents mentionnent régulièrement les dénonciations du terrorisme islamiste par les institutions musulmanes.

– Concernant l’antisémitisme, je rappellerai que son grand retour s’est fait au tournant des années 2000, avec la seconde Intifada ; et qu’aujourd’hui, près de 20 ans après, tous les spécialistes du sujet reconnaissent que nous vivons, à la fois son enracinement et sa banalisation, qui ont déjà provoqué des conséquences irréversibles. Cet antisémitisme n’est pas le fait de la majorité de la société, mais la petite minorité juive inférieure à 1% de la population concentre la moitié des agressions et des menaces ; environ 50.000 Français juifs sont partis, pour Israël pour la plupart. Est-ce que c’était le rôle de la Fraternité d’Abraham d’en faire plus sur le sujet ? Je ne le crois pas car – à mon modeste avis – la composante religieuse de cet antisémitisme -là n’est pas la principale. Sa veille est déjà assurée par de nombreuses associations ou institutions, et c’est la responsabilité de la République que de combattre ce fléau.

« Vivre ensemble » : que faire ?

Il y a un terme qui est maintenant devenu un « mot valise » tellement il est utilisé, c’est le « vivre ensemble ». C’est une expression finalement assez neutre, parce que dans le fond on n’a guère de choix tant la population, française et européenne est devenue diverse au cours des dernières décennies. « Vivre ensemble », ce n’est pas nécessairement connaitre l’autre, dans sa culture, ses origines, ses différences ; mais a minima l’accepter, ne pas souhaiter son départ, ou pire encore, commettre des actes qui le pousseraient dehors. Faut-il s’adresser aux Français dans leur ensemble, en leur tenant un discours particulier au nom de nos religions pour les inviter, en quelque sorte, à bien se comporter ? Je ne le crois pas et je vais essayer de vous résumer pourquoi.

– Premièrement, la société française a fait preuve, justement, d’une maturité et d’un sang – froid remarquables, qui au plus fort des attentats terroristes ont empêché des représailles aveugles contre nos compatriotes musulmans innocents dans une logique de guerre civile, ce qui était précisément la stratégie du Daech : ne faisons pas de mauvais procès à nos compatriotes.

– Deuxièmement, nous vivons dans une société laïque, où l’écrasante majorité des enfants sont scolarisés dans des écoles non confessionnelles ; le civisme, le respect des valeurs de la République, l’apprentissage de la vie en société, restent du ressort de l’Education Nationale. Alors, certes, il y a des établissements scolaires où parfois les enseignants ont démissionné face aux intimidations ; mais assurer, par exemple, que la Shoah soit enseignée pareillement à tous les élèves de France, est une affaire de cohésion nationale et non de religions.

– Troisièmement, il faut éviter de mélanger des interrogations légitimes avec de l’hostilité envers telle ou telle religion. Et là, je voudrais évoquer deux éléments. D’abord il est tout à fait compréhensible que dans une société qui est largement déchristianisée, la religiosité plus importante des minorités interpelle. Or il y a un fait, que toutes les études confirment : les nouvelles générations, tant chez les Juifs que chez les Musulmans, font un retour au religieux, dans ce qu’il a de plus visible pour l’extérieur, l’alimentation, halal ou casher, certaines tenues vestimentaires, le respect de leurs fêtes. Cela étonne, et peut être compris – même si c’est injuste – comme un refus de s’intégrer. Ensuite, il y a la grande peur liée aux migrants, fuyant la misère ou des zones de conflit, et qui viennent dans leur grande majorité de pays musulmans. L’Institut Fondapol a réalisé l’année dernière une vaste enquête dans tous les pays européens, qui révèle une attitude contradictoire entre un sentiment de devoir pour accueillir les réfugiés, et en même temps l’idée qu’il y en a déjà trop vu notre situation économique. Cela est lié à la très mauvaise gestion de ce dossier par l’Europe, et le succès partout des partis populistes est le reflet de cette grande inquiétude.

Quoi proposer en ce qui concerne le dialogue interreligieux ? Nous n’en avons pas le monopole, et les associations qui travaillent sur le dialogue « à deux » comme le GAIC pour les échanges islamo-chrétiens, l’Amitié Judéo-Chrétienne ou l’Amitié Judéo-Musulmane de France font un travail de terrain considérable, ceci sans oublier nos amis de Coexister. Comme nous, ces associations aident à établir des passerelles entre les religions monothéistes, en mettant en évidence leurs valeurs morales communes, leurs héritages culturels, leurs interpénétrations passées. Les projets qui ont été si bien résumés ce matin par notre ami Abderrahmane Belmadi – colloque international éthique et économie, conférences croisées entre trois instituts culturels – démontrent notre imagination et notre dynamisme, et je ne pourrai aujourd’hui apporter d’autres idées.

Antisémitisme : voir les choses en face

Mais je voudrais finir par l’antisémitisme. On a beaucoup parlé dans les médias de l’appel de centaines de personnalités, politiques, journalistes, artistes, qui dénonçaient après l’assassinat de Mireille Knoll la montée d’un antisémitisme nouveau, en zoomant essentiellement son origine musulmane. On ne m’a pas demandé de le signer, je ne l’aurais pas fait et je n’ai pas fait partie ensuite des dizaines de milliers de personnes qui ont soutenu cette pétition. Notre président Edmond Lisle a parfaitement dénoncé ce texte dans le dernier éditorial de notre revue : je ne reviendrai donc pas là-dessus. Mais je tiens aussi à dire, de la façon la plus claire possible, qu’il y a deux choses que je ne peux pas supporter.

D’abord il y a ces discours niant qu’il y ait le moindre antisémitisme chez des (je dis bien « des » et pas « les ») musulmans, comme si le dire c’était insulter l’Islam dans son entier ; ou comme si on avait le droit de le dire pour les Chrétiens en pensant à l’Histoire proche ou lointaine, mais jamais pour ce qui s’est passé en terre d’Islam, qui aurait toujours été un Paradis pour toutes les minorités. Cela ne me gêne pas du tout d’accepter, devant vous, qu’il existe des juifs racistes, et en Israël, et dans la Diaspora, les hommes restent des hommes partout et quelle que soit leur religion : alors, assez de ces réflexes communautaristes.

Par contraste, l’appel des trente imams, publié dans le journal « Le Monde », était d’une honnêteté remarquable, j’en cite quelques extraits.  « Indignés, nous le sommes en tant que Français touchés par ce terrorisme ignoble qui nous menace tous. Nous le sommes aussi en tant que musulmans, comme le reste de nos coreligionnaires, musulmans paisibles, qui souffrent de la confiscation de leur religion par des criminels ». Et plus loin : « Depuis plus de deux décennies, des lectures et des pratiques subversives de l’Islam sévissent dans la communauté musulmane, générant une anarchie religieuse, gangrenant toute la société ». « Beaucoup d’imams ne réalisent pas encore les dégâts que pourraient provoquer leurs discours ».

Ensuite et enfin il y a cette mode nouvelle, consistant à dire que le seul antisémitisme dangereux vient de l’islamisme radical. Il y aussi ce discours, classique et en apparence rationnel, visant à cloisonner l’antisémitisme entre trois catégories de la population : l’islamisme radical, l’extrême gauche antisioniste et l’extrême droite antisémite.

Et bien, mes amis, cela fait longtemps que, à force de veille sur les réseaux sociaux et de lectures sur le sujet, j’ai réalisé que ces clivages étaient dépassés ; à notre époque où les gens ne lisent plus beaucoup, où on cherche la vérité sur Internet où on y trouve plus souvent le pire que le meilleur, le complotisme mélange le tout dans une bouillie débile et haineuse, et il est devenu un fléau dans notre jeunesse ; soyons précis à nouveau : ces jeunes sont loin d’être majoritairement musulmans.

Et je finirai par un chiffre qui est effroyable. D’après le dernier sondage fait par l’IFOP pour l’UEJF, pour 54% des jeunes de 18 à 24 ans, « le Sionisme est une organisation internationale qui vise à influencer le monde et la société au profit des Juifs ». Voilà où nous en sommes, avec un délire carrément nazi partagée par plus de la moitié des jeunes Français. C’est accablant, et cela dépasse, hélas largement notre modeste association.

(*) : les inter-titres ont été ajoutés pour cette publication sur mon blog du « Times of Israël »