L’évidence me frappa de plein fouet en ce jour anniversaire de la mort de Rachi de Troyes, le parshandata – maître commentateur de la Loi en araméen talmudique – de la meilleure tradition champenoise dont le judaïsme s’étirait des yeshivot rhénanes aux douceurs des vignobles français.

Il est mort ce jeudi 29 Tammouz 4865/כ״ט דתמוז תתס״ה. Rabbi Shlomo ben Ytshaki haTsarfati/ר’ שלמה בן יצחק הצרפתי, dit « fils d’Isaac le Français » est sûrement le grand maître de l’exégèse juive qui a marqué cette terre de l’Europe occidentale, de tradition ashkénaze, créant un lien inaltérable et universellement admis entre une Gaule pré-rhodanienne et les méandres du Rhin né en Suisse alémanique.

Un maître de la pensée « compactée » où les multiples mots hébreux de la Bible ou TaNaKH devinrent, dans une tradition originale, des mots franco-champenois écrits en lettres hébraïques, de droite à gauche comme il sied, intégrant et mémorisant ainsi un langage étranger. Il lui conférait dès lors une sorte de judaïsation lexicale qui perdure, au-delà du christianisme ambiant ou de l’actuelle tendance à une laïcisation qui se formule en point d’interrogation.

Rachi vit les premiers temps des croisades et les persécutions anti-juives. Il reste que ses commentaires, simples, concrets, humbles sont parsemés de ses « beloez/בלעז », expression hébraïque qui indique un terme en langue étrangère, c’est-à-dire tiré de cette langue d’oïl de Champagne, des milliers de mots qui ont gardé la saveur d’un parler reconnu d’emblée puisque les commentaires de Rachi constituent le premier livre juif de l’histoire de l’imprimerie et ont inspiré certains théologiens chrétiens.

Pourtant, il n’y a pas de langue « franco-juive » comparable au ladino (judesmo), ou parler judéo-grec de Corfou ou au judéo-vénitien de Venise (Albert Cohen). Le judéo-italien a disparu en 1950. En Israël, le Farsi-Tat reste vivace avec l’arrivée des Iraniens voici quelque temps, ou le judéo-arabe et certains continuent de converser en araméen kurde.

L’évidence est celle d’un malaise quasi « civilisationnel » dans le domaine de la francophonie hexagonale. La France redécouvre, bon gré mal gré, le breton, le basque, l’occitan ou catalan (langue nationale de la Catalogne hispanique), voire le franco-provençal qui fut la langue maternelle de nombreux juifs et de saint François d’Assise. Il reste l’alsacien et un soupçon de flamand.

Mais tout cela est ni fait ni à faire. Les intellectuels s’interrogent. Bon, ils ne seraient pas « intellectuels » – parfois auto-proclamés – s’ils ne spéculaient pas sur les particularités de l’existant judaïque dans une laïcité « beloez/בלעז » d’expression francophone. Il n’existe pas de judéo-kréol haïtien ni de judéo-joual à Saint-Pierre & Miquelon où le français est même trop « pointu ».

Certes, la mode est à citer à tous vents Emmanuel Lévinas. L’importance du philosophe est indéniable. Je le dis d’autant plus volontiers que je l’ai connu… en yiddish et en russe. Or, on cite le citoyen français, rompu à la tradition philosophique allemande avec des poivrures grecques et latines, de langues maternelles yiddish, lithuanienne et russe. Il se percevait viscéralement comme un enseignant français, même lorsqu’il parlait du Talmud. Tel est le hiatus sociétal de la France dont la langue dit trop clairement les choses en godillant habilement sur des nuances que l’on saisirait sans vraiment comprendre le sens des réalités.

Quand Rachi écrivait en semi-cursives italiennes hébraïques, il ne pensait pas beloèz/בלעז, c’est à-dire en langue non-juive voire « païenne ». Rachi insista sur le fait que « les chrétiens de notre génération ne sont plus des goyim/גויים » ou des idolâtres mais ils croient au Dieu Un ».

C’est ici que le hiatus se précise. L’actualité nous montre combien rien n’est moins évident pour beaucoup d’Israéliens, de juifs pieux… et aussi, en France et en Belgique, en Suisse, bref pour des personnes sécularisées qui relégueraient volontiers la prière hébraïque et les traditions sur une frange particulière. Certains penseraient affirmer ainsi leur judaïté en recherche dans la République issue de la Bastille ; à moins de mirer leurs émois dans une confrontation permanente à l’autre qu’ils ne peuvent réduire à soi… mais qui peut dénaturer leur être mémoriel sur le long-terme.

C’est alors que l’on oublierait volontiers qu’Emmanuel Lévinas fut avant tout un homme de la culture russe, marqué par Dostoïevsky tandis qu’il pouvait penser yiddish en lithuanien. Un monde issu des yeshivot fondamentales opposées au hassidisme qu’il découvrit aussi, comme Martin Buber à Lvov-Lemberg, en Ukraine avant de passer par l’Allemagne. Cette réalité est finalement défaillante en ce moment pour l’intelligentzia française. Elle est absente et ne permet pas une vraie intégration de valeurs disparues d’un paysage français, voire « gallican à la manière du shtet’l en exil », perçu comme amputé d’un véritable héritage yiddishisant.

D’où vient le yiddish ? Ce « jargon », pour beaucoup, à la source de l’Esperanto car il est composé du plus de 25 langues d’Europe, de Turquie et d’ailleurs. L’hébreu comme la langue d’oïl de Rachi sont faits de lettres sinon de mots comptés alors que le yiddish multiplie les emprunts entre le Rhin et l’Ukraine orientale, la Bavière et le Schwytzer-Dütch, le hongrois et le serbe, le bulgare, les langues slaves et turques, le romani sans oublier un fort substrat alémanique (vieil-haut-allemand) qui trompe l’oreille, tandis que le latin et le slavon d’Eglise tracent un fil d’Ariane invisible, répulsif et compulsif entre l’hésychasme chrétien et les mouvements hassidiques.

Le yiddish, langue européenne ? On croit entendre de l’allemand, palatisé et chantant comme le bavarois et le polonais ou encore le sorabe (Wend à la frontière Est-allemande de Bautzen-Budishyn), saupoudré de biélorusse, de russyn subcarpathique dont le « dz-dz » rend l’ukrainien presque québécois (tchébékois). Et surtout une forte imprégnation araméenne pour tout le lexique paillard ou la transmission vivante des deux Talmuds de Jérusalem et de Babylone.

Le yiddish est la langue matricielle de Eretz Knaan/ארץ כנען qui n’est pas la Terre d’Israël, mais la Pologne qui s’étend sur l’Europe centrale, orientale jusqu’à même, révisée, survivre dans le Pitchipoï du Birobidjan soviétique et post-perestroïka. Non, le yiddish est ce volapük miraculé et une langue sémitique comme je le découvris, voici quelques décennies et en même temps que d’autres linguistes yiddishisants, entre les Iles Féroé et l’Islande (où se sont maintenues les langues indo-européennes dans leurs structures les plus anciennes d’Europe, comme aussi le lithuanien).

Le yiddish n’est pas mort dans les camps. Bien plus, tout cela devint dérangeant pour une nation qui se percevait comme un Lumpenproleriat de base, gauchisante, faite de petites gens (orime layt\ארעמע לייט ou anuvim\ענווים), des Bundistes ou des révolutionnaires, bâtisseurs de kibboutzim en Biélorussie en route pour la Galilée. Les témoignages et écrits rescapés sont une ressource immense, pleine de vie, d’expérience humaine. Mais le yiddish est très vivant, sans avoir marqué d’arrêt et dynamique dans les milieux ultra-orthodoxes d’un hassidisme souvent décrié.

Tel est le monde de Isaac Bashevis Singer, mais aussi celui qui permit à Martin Buber de rassembler un héritage en voie d’extermination, souvent contestée mais le corpus a le mérite d’exister. Comme en contraste avec les influences de Franz Rosenzweig ou d’Emmanuel Lévinas, la pensée de Martin Buber possède une assise culturelle fondée sur un langage yiddish aux sonorités apparemment indo-européennes mais dont l’âme, la mémoire et le sens de la transmission transfigure sans cesse l’espace et le temps dans un langage vernaculaire, mondialiste dont le point d’ancrage est la Parole vivante et source de vie et l’Orient sémitique.

Le judaïsme francophone souffre précisément de cette carence en vitamines mentales que comble l’intimité du yiddish et ne peut se réduire à quelques granules artificielles. Certains suggéreraient de manger du hareng pour parer le manque de phosphore. Le yiddish ne s’apprend pas facilement à l’âge adulte. Il est pareil aux commentaires de Rachi qui s’adressent avant tout aux enfants à partir de 5 ans.

Par un paradoxe extravagant de l’histoire, le yiddish redevient le véhicule linguistique de la foi judaïque la plus ancienne dans des milieux honnis par les citoyens sortis du ghetto ou du shtetl sans pouvoir en décoller, des élites républicaines et laïques à la française alors que le mot n’existe pas en ivri-taitsh/עברי-טייטש ou jargon\שזארגאן.

Ceci conduit à un hiatus supplémentaire : à trop vouloir lire Emmanuel Lévinas, encore faut-il ne pas faire l’impasse sur le yiddish qui lui permit d’apprendre le Talmud ou de s’en approcher grâce à Monsieur Chouchani/Shushani (originaire de Lituanie et mort en 1968 à Montevideo), « illouy/עילוי = prodige talmudique » à l’instar de Rachi, dans un contexte d’après-catastrophe.

En Israël, le yiddish continue sa route. Sans doute parce que ses locuteurs ont une mémoire « fraîche » (frish un gezint/פריש און געזונט) de ce berceau aux contours vagues de la Bessarabie, l’Ukraine, la Biélorussie actuelle où se croisent trop brièvement des mondes qui restent familiers et étrangers.

Est-ce un hasard si « prier » peut se décliner en yiddish en « bentsh’n/בענטשן » = de ‘bénir, benedicere » comme dans l’invitatoire ou « zimmoun » avant le repas [‘lomir bentshn/לאמיר ‘בענטשן fait écho au ‘savri rabotai/’סברי רבותי oriental  = « Bénissons » en yiddish – « Messieurs, soyez attentifs » semblables à l’araméen… des chrétiens d’Orient (Babylone-Mossoul], « oren/אורן = de ‘orare’, « mulyen zikh/מאליען זיך = modlitwe sia ou молиться » et, bien sûr « bet’n/בעטן = de l’allemand ‘beten et Bitte’ avec « mispalèl zayn/מתפלל זיין = de l’hébreu « lehitpalel/להתפלל ». On pourrait même trouver des « rugaciuni » roumaines ou du Rotwelsch, l’argot des truands de langue allemande.

Il est passionnant d’explorer le sens des mots, le choc du « tumèr/תאמר » dont le sens est un programme sans fin : « tu vas dire » (en hébreu) est devenu l’expression familière des débats talmudiques pour balayer des arguments sans fondements ou considérés tels. « Tumèr\תאמר » signifie aussi « peut-être… peut-être ». Il est exact que le yiddish transmet, pour peu qu’on le parle vraiment et sans le confondre avec l’allemand, les paroles-mêmes de la Tradition Orale, la Mishna et la Guémara.

Peut-être ? C’est quoi, peut-être ?

Le judaïsme entre aujourd’hui dans le mois d’Av 5775, dit aussi le mois d’av de la consolation/Mena’hem Av-מנחם אב. Il s’agit des derniers jours qui mènent au 9 du mois de Av, Tisha be’Av/ט’ באב, la mémoire vivante, actuelle et à venir des destructions des Temples.

Maisons divine, domiciles du Dieu Un, abandonnés par le Présence en personne au temps du Deuxième Temple rasé en ce jour, fumant et sacrilège par les petits renards qui sortirent du Saint des Saints (cf. Cantique 2, 15). Est-ce donc Rabbi Akiva et ses disciples qui virent ces renards ravageurs surgir  du Devir/דביר et éclatèrent de rire, car « exultant de la certitude qu’ils verraient le jour du rétablissement et de la rédemption » (Makkot 24b) ?

Le yiddish est riche en termes qui désignent les fantômes, les esprits, les « grappins » qui migrent, se saisissent des âmes ou tourmentent des corps dans un mal-être persistant.

Seraient-il ces « sheydim\שדים », démons diablotins dont le nom s’apparente trop à Shaddaï\שדי, le Tout-Puissant ou Celui qui finit par dire que l’irraison « suffit » (she-daï\ש-די) à moins qu’Il ne soit le Gardien des Maisons d’Israël (שומר דלתות ישראל) comme sur les « mezouzot » aux portes des foyers ?

Seraient-il encore les « leytsim\לצים », qui sont les fous burlesques, cocaces et assassins, comparables à ceux auprès desquels il vaut mieux ne pas s’asseoir car ils siègent jusqu’à anéantir [Hitler était un « lets/לץ] (Psaume 1, 1c) ?

Ou verraient-on en plein jour ces roukhes\רוחות semblables des vents en tornades, instables et dévastateurs au point que l’hébreu moderne peut envoyer quelqu’un « lekol harou’hot\לכל הרוחות, à tous les vents du diable tandis que les Russes hallucinent sur des Baba Yaga, méchantes sorcières sur balais aéronautiques. C’est mauvais signe. Il y a aussi le dybbouk, le comédien qui colle à un « alter ego » et l’entraîne à travers les siècles, le gluon-type de la communauté.

Le mois de Av n’est pas un temps de désolation, c’est un temps de prières intenses. C’est lorsque l’espérance est plus forte que toute espérance parce que l’on ne voit pas ce qui est et ce qui paraît.

Tout devient trop, beaucoup trop et pourtant si évident. Est-ce donc folie ou sagesse si en ce jour du 9 du mois de Av, ce n’est qu’en yiddish et seulement dans cette langue qu’à Méa Shéarim et dans les communautés ultra-orthodoxes on se congratule en disant : « ikh vintsh dir a git’n khirb’n\איך ווונטש דיר א גוטן חרבן, je te souhaite un bon holocauste! », pas une Catastrophe, pas un Holocauste, pas une Shoah, mais simplement se dire comme en interrogation presqu’amusée : « Qui a dit que nous devrions mourir ? »