« Toledoth », nous dit la parashah de cette semaine. « Engendrer ». Engendrer concrètement, des fils et des filles pour continuer l’histoire, encore incertaine, de la famille d’Israël (le combat avec l’ange n’a pas encore eu lieu, et Jacob n’a pas encore changé de nom). Mais au-delà des péripéties familiales, engendrer aussi une manière d’être homme, une humanité différente que l’identité païenne, violente et prédatrice qui avait cours dans ce petit bout de Moyen-Orient. Engendrer l’être hébraïque, qui sera juif un jour.

Le héros, à ce moment du récit biblique, c’est Isaac. Engendrer, donc, c’est bien le thème du premier verset de notre parashah : « et voici les engendrements d’Isaac, fils d’Abraham, Abraham engendra Isaac ».

Notre parashah toledot ouvre d’un prometteur « et voici les engendrements d’Isaac », mais le verset, à peine déployé, conclut sèchement sur un « Abraham engendra Isaac ».

Retour immédiat au fœtus, comme une impossible naissance, aussitôt avalée par le père. « Etouffé » entre les hautes figures d’Abraham et de Jacob, Isaac n’a même pas de parashah à lui. Son entrée sur la scène de l’histoire est paradoxalement nommée « La vie de Sarah ». Voudrait-on en brosser le portrait ? Nulle saga, spectaculaire et intense, ne nous y aidera, mais plutôt une enquête patiente, collections de petits faits révélateurs.

Dans une semaine nous n’en parlerons déjà plus, et chaque année il en est ainsi : coincé entre deux sidroth nous enjambons sa vie. Nous voulons toutefois faire honneur aux transitions, rendre ici hommage au plus énigmatique de nos Patriarches. Eloge d’Isaac…

La parashah qui l’a vu apparaître, la semaine dernière dans Hayey-Sarah, était celle de la transmission. Sarah y est morte (juste après sa ligature), Abraham aussi, et le temps est donc venu de la première grande transmission de l’histoire d’Israël, la première « couture » entre générations. Isaac et Rebecca, qui s’y sont rencontrés, ont pour responsabilité de développer l’héritage d’Abraham, et la tâche est immense…

Car Abraham est l’homme de tous les commencements. Celui qui, après le déluge, poursuit l’histoire humaine dans une perspective de bénédiction. Celui qui, osant répondre à l’improbable lekh-lekha, « va pour toi », perçoit Dieu à travers une connaissance de soi-même et, dépositaire des promesses divines, les fait fructifier dans un Moyen-Orient de fer et de feu où l’absence de justice le dispute à l’idolâtrie.

Abraham aura donc creusé des puits, bâti des autels à l’Eternel, signé des traités et imposé la paix aux bouillonnants roitelets de la région. Arrimé à son intuition d’un Dieu unique, Abraham a su donner une épaisseur économique, politique et éthique à cette famille qui, un jour, deviendra Israël.

Nous l’avons vu à l’œuvre, la semaine dernière, en pleine acquisition d’un terrain pour enterrer ses morts, conjuguer vision prophétique et âpreté de négociation, fixer dans la poussière d’Israël la promesse d’une descendance à l’image des étoiles…

« Notre héritage n’a été précédé d’aucun testament », disait René Char en parlant de sa génération de résistance. La question, ici, est inverse : le testament d’Abraham, l’écrasant testament d’Abraham, quelqu’un est-il capable de le recevoir ?

Isaac, de fait, est avant tout l’homme de la aqedah, la « ligature ». Ve-ha-elohim nissa ʼet abraham  (« et Dieu éprouva Abraham »), énonce la Bible[1], et le midrash souligne : Isaac a beau avoir trente-sept ans, être à son corps défendant au cœur de l’événement, l’épreuve n’est pas celle d’Isaac mais celle d’Abraham.

Elle ne peut pas, cependant, ne pas avoir forgé le caractère d’Isaac, et lui avoir délivré une leçon profonde sur les possibles contradictions des promesses divines. La promesse, il le sait, passe par lui, mais il n’a pas encore né à sa propre vie qu’il expérimente déjà sa mort ! Il y a ainsi le temps des perspectives claires et généreuses de la prophétie d’Abraham, mais également les temps où la volonté divine s’abîme dans la gestion des conséquences, celles des contradictions, des drames, et des pertes irréparables – c’est lorsqu’elle prend connaissance de l’épreuve de la ligature, nous apprend le midrash, que Sarah meurt

Après un tel père, comment naître ? Comment construire le lien sans être soi-même ligaturé ? Telle est la quadrature d’Isaac. Mais il est le premier à avoir vécu cette tension entre volonté divine et temps humain. Et le premier, disent les Commentateurs, à l’avoir dépassée en une compréhension nouvelle et profonde, la vision de la dimension messianique du temps. Pendant la aqedah, nous dit le midrash, Isaac aurait vécu et compris la formulation du meḥaye ha-metim, « qui fait revivre les morts ».

Cette compréhension d’un au-delà de ce qui est manifeste nous est également suggérée par le lieu de fixation d’Isaac. « Vayéchev Yitshaq Im béer Lahaï Roï » (« Isaac s’établit près de la Source du vivant-qui-me-voit »), nous dit le verset[2]. Ce lieu n’est pas anodin, c’est celui où Hagar a fui avec son fils Ismaël après le renvoi d’Abraham, le lieu de son désespoir puis, après que ses yeux se soient « decillés »[3] pour voir la source d’eau, le lieu où son fils est sauvé d’une mort certaine. Maïmonide commente : il ne s’agit pas ici d’un miracle, d’une création nouvelle, mais uniquement d’un fait de perception. Cette terre où s’ouvre le regard et où se déchire le voile du réel, c’est précisément celle qu’Isaac a choisie. Elle est son lieu géographique, mais surtout son domaine existentiel. Sans créer des réalités nouvelles tel son père Abraham, Isaac va donc travailler, transformer l’héritage par le regard, la conscience et la mémoire.

Ce caractère visionnaire d’Isaac nous est également précisé lors de sa rencontre avec Rebecca : « Vayétsé Yitshaq Lasouah Basadé » (« Isaac était sorti dans les champs pour méditer »[4]). Isaac, commente le midrash, revenait à cet instant de la « Source du Vivant-qui-me-voit », où il avait rencontré son frère Ismaël pour prendre de ses nouvelles.

Isaac, ainsi, est l’homme qui a le sens des failles et de leur réparation, celui qui garde en mémoire, n’a de cesse de retourner sur les lieux des douleurs et des fractures, pour en secret, s’attacher à les recoudre. Isaac, ajoute le midrash, prenait régulièrement des nouvelles d’Ismaël sur le lieu-même du renvoi d’Hagar. 

Et, nous le savons directement par la Bible, c’est lui enfin qui, à la mort d’Abraham, malgré l’inéluctable séparation de deux futurs grands peuples, réussit l’exploit de susciter la rencontre entre frères, avec Ismaël, sur la tombe de leur père commun — leçon messianique et actuelle s’il en est…

Ce dont Isaac semble porteur, c’est la dimension future de toute situation présente. Son nom-même, Yitshaq fait de lui, non « celui qui rit », mais celui « qui rira ». Si Ismaël est metsaḥeq, comme nous dit le texte, « celui qui rit » — mais un rire de moquerie, de sarcasme, de déni agressif de sa propre responsabilité — Isaac, lui, ne rit pas.

En tout cas, il ne rit pas au présent. Le monde actuel ne le satisfait pas, et cette insatisfaction n’est pas une démission, elle est une vision. Si Ismaël ricane au présent, Isaac, lui, « rira », au futur… Il rit d’un monde situé au delà de sa vie propre, un monde où, selon la belle expression du Zohar, toutes les larmes auront été comptées, et les fractures réparées.

Oui, éloge d’Isaac…

Son souci constant des fractures, sa vision, sa consolation et sa dimension messianique, Isaac invente bel et bien l’art de la transmission : recevoir l’héritage, certes, mais en n’ayant de cesse d’en réparer secrètement les failles. Si son apport ne se réalise pas nécessairement dans le monde manifesté, sa manière, tout en creux, pourrait être comparée musicalement à un contrepoint. Il est en musique des temps forts, mais nous le savons, sans les silences, de ce silence secrètement tendu vers l’après, vers l’avenir, il n’est pas de chant qui naisse, de mélodie qui se dessine. Après les accords puissants, les staccato d’Abraham sur la scène de l’histoire, avant les modulations de Jacob, le contre-point d’Isaac est déterminant pour que l’histoire puisse avoir un sens.

Dans l’ordre de la transmission, nous pourrions dire aussi qu’Isaac, c’est l’art d’être fils. Abraham fut un père flamboyant, prolifique, visible, mais l’histoire et la transmission ne peuvent exister si les fils ne savent pas être fils.

Appelé à la première et grandiose transmission de l’histoire d’Israël, Isaac en a été la première articulation, il en demeure le premier modèle. Un modèle austère, certes, mais son rire a traversé les siècles. Son « il rira » nous touche encore aujourd’hui, car il est l’anticorps du cynisme, du sourire lâche, rapide et complaisant envers toute réalité.  Dans sa rétention, ce « il rira » exprime en fait la pudeur d’une audace folle, celle des valeurs prophétiques de justice et de réparation. Tel est notre héritage, l’héritage messianique d’Isaac…

Qui vivra rira !